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Pour cet éditorial, je laisse la parole à
Jean-François MARCON,
professeur d'éducation physique,
pour ses idées à propos de Santé Mentale.

Je vous en souhaite bonne lecture.

Jean-Pierre GARINO




NORME ou REEL ?

Le 22 Janvier 2001


Santé… cet état qui se veut, selon Larousse et compagnie, exempt de maladie. Pire encore, cet état est une norme, ce qui permet de croire aussi que trop de santé n'est pas sain (principe de Gauss) ! Ainsi, la santé mentale ou santé des fonctions psychiques se définie comme "l'ajustement de la personne aux normes de conduite imposées par le groupe".

Voici plus de trois fois que je recommence ma copie : tantôt dissertant sur la possible analogie santé mentale - santé physique ; puis, saisi par l'ironie et le souvenir d'Erasme, je bifurquais sur une éloge de la santé ; revenant à plus de technique je cru bon d'exposer la vision systémique d'un "homme bio-psycho-social plus ou moins en faillite" au gré des aléas "d'un ici et maintenant" incertain ; enfin, peu satisfait de ma prose, supprimant d'une touche tant de labeur, il me prit à penser que l'affaire était simple, simple comme cette journée d'escalade :


L'hiver tombait en brume. Une brume soudaine, dense, qui dans l'instant crispait les arbres. Depuis hier, je ne pensais qu'à ça : grimper. Prendre mon matos, filer aux roches et grimper. Comme un beau jour d'été, comme pour défier le temps...

La voiture me posa sur un sol gémissant de froid, un kilomètre avant la paroi. Dans ces conditions, une foulée d'échauffement s'avérait très nécessaire. La brume offrait aux sens un aspect incertain des lieux : la paroi dessinait des courbes vaporeuses n'atteignant plus le sommet ; des ombres nouvelles et multiples semblaient flotter dans mon dos ; le silence imposait si fort sa présence qu'il risquait, à chacun de mes pas, de réveiller les morts…

Malgré cela, j'accédais, par le chemin de droite, au sommet des rochers. La pierre, finement gelée, semblait garder l'approche du vide. La première chose à faire : enfiler mon cuissard (ou harnais de cuisses) et me longer (m'attacher aux scellements dont le sommet de la paroi est équipé) lentement, calmement au relais(double scellements). Puis, tirer ma corde, l'amarrer d'un solide nœud de huit, doubler l'amarrage sur un second point, la laisser siffler dans les airs, poser un auto-bloquant et un frein, vérifier les attaches et, dés lors que tout semble correct, basculer dans le vide. Je pris mon temps pour rejoindre le sol, scrutant cette dalle du toucher, humant sa prégnance hivernale, indiquant sans affront ma présence…

Puis, mes pieds vinrent à terre. Je me redressais, levais les yeux et je sentis à nouveau le froid de la brume. La paroi me regardait, imposante et distraite, sûrement un peu groggy par le gel. Sa robe minérale tombait d'un trait au sol. Seule une indécente fissure ouvrait faiblement ce tissu de pierre, gagnait son ventre plus rond puis son torse creux d'où il fallait s'extraire pour cheminer par le centre jusqu'à de larges épaules coinçant une petite tête…

J'entrepris l'assaut. Reliant mon "basic" (instrument de progression sur corde fixe) à la corde, je lançais les premiers mouvements. Les pieds trop serrés dans les chaussons donnèrent très vite des signes d'imprécision. Les doigts, à chaque contact, brûlaient mes premières phalanges. A hauteur du ventre, l'équilibre gagnant en précarité et la tenue en grossièreté, je m'accordais une pause. L'aventure progressait vers la douleur. Je repris mon ascension pour me blottir promptement au creux de ce thorax phonolitique (roche locale). Cette fois ci, sollicité par l'effort, le sang tentait de remplir mes doigts. La dilatation forcée asséna une série de violentes piqûres qui martelaient mes phalanges. Impossible de poursuivre, il fallait, là, entre ciel, terre et gel attendre la fin du feu. A cet instant, je perçus assez nettement des propos en contre bas. La brume s'étirait, laissant capricieusement apparaître de belles percées. 7 ou 8 personnes, 50 mètres en deçà, tentaient de capter ma progression. Malgré l'abri de leurs vêtements, je devinais le sens de leurs postures : figées entre surprise, inquiétude et désapprobation, elles se confortaient mutuellement de ma propre folie qui leur servait un spectacle peu ordinaire… Les éléments retrouvant leur calme, j'engageais la suite : une série de mouvements toniques et patauds, loin du charisme des grimpeurs jouant de grâce avec la pesanteur. L'efficacité ignorant l'esthétisme, je posais une main, 2 pieds, puis tout un regard sur le petit plateau sommital. Les spectateurs lancèrent leurs derniers regards, la brume se dissipa, je hissais ma corde au sommet.

C'est alors que, accompagnant mon regard, mes pensées parcoururent le paysage : la brume avait fuit les hauteurs, elle s'entassait, rampait presque, sur le vallon du Lignon (affluent de la Loire). Puis, guidé par le ruisseau, elle filait à l'est pour inonder le ciel par-dessus la vallée du Rhône. Par delà, les Alpes s'érigeaient en vainqueurs. En face, au sud, le Mézenc étalait son massif d'un blanc hésitant et les névés les plus bas semblaient faire le lien, à l'ouest, entre la langue nuageuse du Lignon et la mer de mousse qui couvrait le bassin du Velay, parsemé de quelques îles rondes apparues sous l'effort des plus hauts sucs (collines volcaniques). A cet instant, je crus atteindre le royaume des cieux ; à cet instant, ceux du dessous parlaient de ma folie.

Fay-sur-Lignon, le 14 janvier 2001.



Les expériences de vie, pour peu que nous soyons à leur écoute, sont toujours empreintes de vérités. Chacun aurait à compter une expérience de ce type, une expérience qu'on aime à dire un peu folle car échappant au pouvoir de la normalité à l'emprise du normatif. Cette expérience, que j'ai tenté de faire parler, m'enseigne, entre autres, quelques principes de santé mentale :

Primo, jouer avec le vide, en plein hiver, à 1300 mètres d'altitude, sur un caillou gelé de 55 mètres de haut, voilà de quoi se mettre en marge des normes de conduite imposées par le groupe référent d'une saine conduite. Cependant, dans cette situation, le cerveau aspire à commander un organisme en pleine santé, physiologiquement (affronter la rudesse de l'environnement) et psychologiquement (faire seul un tri opportun entre "risque réel" et "risque perçu" afin de ranger d'un coté les émotions et de l'autre les informations sur la meilleure façon d'utiliser l'instrumentation qui gère notre sécurité). Au-delà de mon petit numéro de grimpeur, je considère que la pratique de l'escalade sans sécurité (donc sans corde, nu sur le rocher !) peut être un acte de grande santé mentale, même si le commun des terriens n'y voit que de la déraison, de la conduite suicidaire, de la pathologie comportementale dont l'humanité pourrait bien se passer. Pourtant, se livrer ainsi nu dans la verticalité c'est incontestablement "être maître chez soi" (un défi à Freud !). Dans la mesure où le grimpeur sait en toute objectivité que son niveau de compétence est supérieur au degré de difficulté de l'ascension programmée, dés lors qu'il à pris le temps de s'informer sur la qualité suffisante du rocher, sa progression sans corde est une œuvre de maîtrise émotionnelle (présence du vide), cognitive (lecture et choix instantané et sans seconde chance de son itinéraire vertical), physiologique (gestuelle de précision) et sociologique (imperméabilité à la pression sociale qui pourrait faire germer le doute). Ainsi, il se réalise dans une dimension divine de l'homme : croire (ou si vous préférez, avoir foi en soi et au-delà foi en l'Homme, et au-delà foi en…l'amour que Dieu porte à l'Homme)…

Secundo, s'ajuster aux normes de conduites du groupe, celui en contre bas du rocher qui commente ma folie passagère, c'est rester dans la brume alors que quelques petits mètres au-dessus, la beauté inonde le paysage. Il faut donc sortir de cette brumeuse pensée de conduites normées pour accéder au beau. Or la grisaille n'est pas bonne pour la santé…

Tertio, et enfin, chaque expérience, de grimpeur ou d'autre chose, est symbolique. Les symboles sont les portes du réel, la clé est en nous (la clé plus une bonne paire d'ailes et place à l'imaginaire !). Mais attention, le réel et la norme ne sont pas à confondre...

Bref, et en conclusion, le désajustement de la personne aux normes de conduite imposées par le groupe peut être une preuve de santé mentale supérieure, dans le sens où, ainsi, chacun exprime son existence propre.



Jean-François MARCON

Professeur Education Physique.










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Conception: Jean-Pierre GARINO, Acteur en santé mentale.