GARINO Jean-Pierre
Mémoire de fin d’étude
Promotion 1990-1993
Institut de Formation en Soins Infirmiers
Centre Hospitalier de Perray-Vaucluse
VERS UNE VIEILLESSE
RECONNUE ET RESPECTEE ou
ACCOMPAGNER LA PERSONNE AGEE EN DIFFICULTE PSYCHOLOGIQUE
SOMMAIRE
INTRODUCTION CHAPITRE 1
De la difficulté à vieillir CHAPITRE 2
Que renvoie la personne âgée et que lui renvoyons-nous? CHAPITRE 3
Accompagner la personne âgée en difficulté psychologique
1) A domicile
2) A l’hôpital CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
C’était en 1ère année d’études, lors de l’examen de passage en 2ème année. Une semaine avant la date de cet examen, j’accueillis Monsieur G.J., 65 ans, venant de maison de retraite où il fuguait souvent, complètement désorienté. Le diagnostic avait été posé 2 ans auparavant :
Démence Sénile de Type Alzheimer avec désorientation temporo-spatiale, troubles mnésiques antéro-rétrogrades, incontinence, hypertension artérielle traitée mais non stabilisée.
Je pris ce monsieur en charge : aide au lever, à la toilette, à l’habillement, guidance et repérage des lieux, relation de confiance. Au cours de dialogues fréquents, Monsieur G. m’exprima sa souffrance, son désarroi face à ses troubles dont il a souvent conscience.
Pour mon examen, je fus noté sur le travail accompli auprès de Monsieur G. (aide à la toilette et au rasage) et sur ma démarche de soin écrite. Le résultat semblait satisfaisant.
Mais le lendemain, une infirmière de l’équipe (qui avait de la voix) m’ordonna de laisser tomber la prise en charge de Monsieur G. (en particulier pour l’aide que je lui apportais dans le maintien de son autonomie et dans le respect de son intimité) : “On a pas de temps à perdre avec ‘ça’ ! On va d’ailleurs le changer de chambre et le mettre là-bas au fond, avec les ‘kikis’ (c’est ainsi que l’on appelait les patients autistes et arriérés profond)“. Entendre ce discours me fut insupportable, et je tentai de m’opposer à cette décision, trouvant que Monsieur G. était bien assez désorienté comme cela sans qu’il fut nécessaire de le bousculer un peu plus, mais rien n’y fit. il fut traité comme les autres patients (psychotiques), souvent sans égard.
La surveillante n’était pas là ce jour là . Quand je la vis plus tard, elle me dit qu’en effet, cela aurait du être une décision d’équipe, qu’une infirmière seule n’avait pas à décider du sort d’un patient, mais qu’elle-même étant nouvellement affectée dans cette équipe, il lui était difficile d’inculquer un état d’âme qui est bien altéré. Cela demande du temps et de la concertation.
Pour revenir à Monsieur G., son état se dégrada en quelques jours. il devint de plus en plus incontinent et perdit tous ses repères (ne demandant même plus où sont chambre, toilettes,etc...). il devenait très angoissé et se tapait parfois la tête contre les murs.
Avant de quitter le lieu du stage, Monsieur G. a pu me dire dans un moment de confiance et de conscience : « Je le sais Monsieur, ils veulent m’achever ici ! Je vous en prie, faites quelque chose pour moi ! ».
Cette phrase m’interpelle sur l’attitude d’un soignant en face d’une personne même “démente”... et c’est peut-être ce qui m’a amené à réfléchir sur le sujet : Accompagner la personne âgée en difficulté psychologique. Ces attitudes “coupables” envers une personne dépendante sont négatives ; essayons plutôt de chercher des solutions et des attitudes plus thérapeutiques!
Le travail présenté n’est qu’une ébauche qui, j’en suis sûr, se poursuivra dans le temps. D’autres avant moi se sont penchés sur le problème de la prise en charge des personnes âgées en difficulté psychologique, et je me suis inspiré de leur travaux et de situations rencontrées au cours de cette formation, aussi bien en intra qu’en extrahospitalier et en lieux d’accueil de types « Cantou » (signifiant plus une manière de vivre qu’une nouvelle institution, le Cantou se veut un lieu de vie communautaire dans lequel les personnes pourront rester jusqu’à la fin de leur vie, il est aménagé dans les locaux mêmes dune maison de retraite).
Je voudrais essayer de remettre la personne âgée à la place qu’elle mérite et qu’elle n’aurait jamais du quitter: à savoir une personne à part entière digne de respect et devant être aidée pour surmonter souffrances, angoisses et perte d’autonomie ainsi que la mort qui approche et fait peur.
Par la suite, je développerai trois points successivement :
La difficulté à vieillir (accepter les pertes qui en découlent et la mort prochaine).
Ce que renvoie la personne âgée à notre société, à la famille et au personnel soignant et ce que nous renvoyons nous mêmes, soignants, famille ou société à ses personnes.
Accompagner la personne âgée en difficultés psychologique.
CHAPITRE 1
De la difficulté à vieillir
Je ne parlerai pas dans ce qui suit de la manière de vieillir en général, mais de la vieillesse de certains plus fragiles que d’autres, qui vont devoir faire face à de gros problèmes et à qui nous pourrions avoir à faire au sein du secteur psychiatrique.
La première difficulté due à l’âge que rencontre la personne au cours de sa vie, est la cessation d’activité due à la mise à la retraite. A cela viendront s’ajouter les restrictions extra-professionnelle telles que les loisirs pour cause d’altération de la santé, du vieillissement du corps, rendant moins aisés les travaux exécutés auparavant avec plus de facilité. Ces réductions d’activités induisent chez certaines personnes un sentiment d’inutilité, une attitude de repli sur soi d’aspect abandonnique, de régression, de solitude, témoignant une frustration et l’attente d’une prise en soins. Telle cette personne qui disait lors de son départ à la retraite : « Maintenant ça y est, je ne suis plus bonne à rien sinon qu’à être mise à la poubelle » !
Cette attitude révèle bien la fragilité de la personne, le mépris qu’elle a d’elle-même et la difficulté à assumer son propre destin.
Il se peut même que les proches plus âgés et moins valides tombent soudain gravement malade ou meurent. Alors va venir se greffer l’anxiété, voire la dépression si les relations avec autrui se font plus rares et que les proches tardent à satisfaire aux exigences du soutien attendu, ajoutant ainsi à l’angoisse de la personne. La joie de vivre va s’altérer progressivement ou rapidement, selon la personnalité du sujet, jusqu’à ce qu’apparaissent des troubles plus graves tels que ceux du sommeil, de l’alimentation et de l’élimination, reflétant la profondeur du désordre affectif en cause.
A ce niveau là, si les rôles de soutien et de maternage nécessaires font défaut, l’apparition de désordres plus sévères est inévitable :
Altération des conduites d’auto-conservation, atteinte de l’intégrité physique et psychique, comportement destructeur, témoignant de la tension de rupture de toutes les attaches.
Pour finir, ajoutons les troubles mnésiques souvent présents et inquiétants chez le sujet vieillissant: oublier d’éteindre le gaz, confusion des personnes, jusqu’à ne plus reconnaître ses propres enfants ! Comme cette femme que j’ai connu dans un service où j’étais en stage, Mme P.M. me prenant pour son futur mari et voulant me présenter à ses parents (décédés depuis longtemps). Elle était mariée et mère de famille, son mari et ses enfants lui rendaient souvent visite (elle prenait son mari pour son père et ne reconnaissait pas ses filles).
« Le sujet peut chercher à oublier l’insatisfaction présente au cours d’épisodes oniroïdes de plus en plus prolongés durant lesquels sont mises en scène les absents, puis les disparus de qui est attendu le seul réassurement possible. Cette quête infantile va jusqu’à lever les souvenirs de périodes antérieures à l’acquisition du langage ». (Docteur M. Delcros (Service de gériatrie, hôpital Corentin-Celton 92130 Issy-les-Moulineaux), m Actes du Colloque Mars 1986, Edition Fondation de France: Laide aux personnes âgées an difficulté psychologique.)
Cette régression infantile permet à la personne de fuir une réalité traumatisante et en même temps exige protection de la part des proches.
CHAPITRE 2
Que nous renvoie la personne âgée et que lui renvoyons-nous ?
Si la personne vieillissante n’a aucun problème particulier, qu’elle est en bonne santé physique et mentale, qu’elle sort de chez elle, participe à diverses activités (clubs de loisirs, ateliers d’expression ou engagement paroissial), les plus jeunes verront en elle une bonne image de la vieillesse et seront en mesure de lui renvoyer cette bonne image par des sentiments positifs remplis de considération.
Mais que cette personne commence à “perdre la tête” ou que sa santé s’altère jusqu’à la dépendance, alors les proches commencent à se soucier. Au début, ils vont beaucoup aider, parfois même un peu trop. Puis avec le temps, si la famille n’est pas elle-même soutenue, vont apparaître progressivement des attitudes de rejet. La personne devient celle qui dérange malgré elle, la prise en charge devenant trop lourde pour les siens.
La personne âgée renvoie alors une image de la vieillesse que nous ne pouvons accepter... Nous ne sommes pas prêts et n’avons pas été préparés. Au contraire, tout dans notre société est fait pour nous empêcher d’y penser (télévision, publicité, etc.). Les seuls “vieux” que nous voyons affichés partout sont ceux qui sont restés jeunes. Ils ne sont pas malades et sont souvent encore beaux. On ne meurt pas de vieillesse à la télévision. Les seules morts présentées sont des morts violentes, la plupart du temps provoquées par catastrophes naturelles ou par la guerre, et souvent loin de chez nous.
Mais la réalité est tout autre, du moins celle qui nous entoure. La dégradation du vieillard entraîne de profondes angoisses chez l’entourage et le personnel soignant. La confrontation quotidienne avec les atteintes liées au processus de vieillissement oblige à regarder une réalité qui fait peur: elle oblige à penser à la mort. Les oublis et les troubles de la mémoire, fréquents chez la personne âgée, sont souvent associés au concept de mort alors que la mémoire est associée à celui de vie. Non seulement l’oubli constitue une réelle gêne pour celui qui le vit, mais cette gêne déteint sur l’entourage, surtout si celui-ci fait l’objet de l’oubli.
Les personnes âgées psychiquement perturbées s’écartent de plus en plus du groupe social, isolant par là-même les personnes qui les aident. Cet isolement est accru par toutes les difficultés rencontrées :
Insomnies éprouvantes qui limitent le repos indispensable, refus alimentaires qui déclenchent chez l’entourage des réactions parmi les plus archaïques, réactions d’oppositions ou d’inhibitions qui réactivent les conflits personnels profonds concernant l’élimination ou la propreté.
Faute de véritable entraide venue de l’extérieur, la personne assistée et celui qui l’aide sont entraînés vers des positions fusionnelles où chacun ne peut s’exprimer qu’en s’opposant ou en rompant.
Dans tous les cas, les dégradations psychiques des personnes âgées provoquent des troubles graves dans la vie familiale. Vieillir représente alors un désavantage et une menace d’ordre vital, d’où déchargement des familles et de la société de la mort et du travail de deuil sur les hôpitaux et maisons de retraite. Et n’oublions pas que nous sommes à une époque où il est de plus en plus difficile pour les enfants de prendre leur parent âgé chez eux (travail des femmes fréquent et appartement trop petit).
Il me vient en mémoire cette personne de 90 ans, Mme F., en long sejour depuis 14 ans, démente, mais ayant souvent des moments de lucidité qui mettait à rude épreuve le personnel soignant par l’angoisse qu’elle pouvait susciter. Elle était alors en pleine crise et les personnes l’encadrant habituellement n’en pouvaient plus de la supporter tant son angoisse était vive. Elle appelait souvent “Au-secours”, disait souffrir le martyre, avoir tout oublié, ne plus savoir où elle était ni qui elle était, ne reconnaissant plus personne, et j’en passe...
En temps qu’élève infirmier de secteur psychiatrique en stage dans cette maison de retraite médicalisée, l’équipe me demanda de m'occuper d’elle et je lui accordais tout le temps que je pouvais.
En face de son immense désarroi, de sa réelle souffrance, les aides-soignantes la rabrouaient en disant “ce n’est rien”, “vous feriez mieux de ne pas y penser et d’éplucher des pommes de terre au lieu de vous lamenter sur votre sort”. N’est-ce pas là une attitude de déni du vécu tragique de cette patiente par un personnel ne pouvant faire autrement que s’identifier à elle ! Quand aux infirmières, elles ne passaient qu’aux moments des repas pour distribuer les médicaments, ayant beaucoup à faire auprès des malades physiquement atteints. La confrontation avec l’angoisse de cette femme rappelait des sentiments de non-être et de mort insupportables et surtout d’échec et d’impuissance.
Que faut-il donc faire pour que cela se passe autrement ? Est-il possible de soigner les personnes âgées en difficultés psychologique sans avoir le sentiment d’aller soi même vers la mort et la décrépitude, sans se détruire ? Comment ne pas être profondément atteint par ces angoisses de mort véhiculées par une personne en détresse et par un personnel soignant insuffisamment formé dont les mérites ne sont pas assez reconnus?
« Les personnes âgées sont extrêmement sensibles à un geste d’affection, à un peu de tendresse et de chaleur humaine. Rien n’est plus gratifiant que de s’occuper de celles-ci; c’est peut-être dans ce domaine du soin que l’on se sent le plus utile, car tout reste à faire. Le vieillard est là pour nous apprendre la mort et donner un sens à la vie ». (Le lecteur lira avec mterêt l’article du docteur,D. Barbier, psychiatre, dans la revue Soins Psychiatrie N0 108 p.2l ‘Le contre-transfert face au vieillard0 ainsi que celui de M. H. Blanchi , psychanalyste, dans Actes du Colloque, Mars 1986, (op. cit, notes 2 et 3).)
CHAPITRE 3
Accompagner la personne âgée en difficulté psychologique.
1) A domicile :
Aider la personne âgée en difficulté psychologique à continuer de vivre à son domicile aussi longtemps que possible devrait être la première des priorités. Nous ne disposons pas de manière suffisante de lieux d’accueil pour ces personnes, telles des maisons de retraites spécialisées qui reviennent souvent cher à la famille (c’est toujours la famille qui continue dans les cas les plus graves d’assumer l’essentiel du coût financier et toute la charge morale), ni de places dans nos hôpitaux psychiatriques qui coûtent cher à la société et où la place du vieillard en difficulté est d’ailleurs très controversée.
« L’équilibre humain est trop fragile pour se passer des positions fixes de l’espace et des repères réguliers ». (Fraisse Paul, Psychologie du temps, Pans, P.U.F. 1967, p. 102, cité dans Mieux vivre, mieux soigner en géronto-psychiatrie, Josiane Soffietti, AMIEC)
Tout changement de repères risque donc d’aggraver les troubles dont souffre déjà la personne. il faut tout mettre en oeuvre afin d’éviter une rupture d’avec le milieu habituel. Pour ce faire, l’équipe de secteur devra travailler au plus près de la personne âgée dont elle aura reçu le signalement par la famille ou le plus souvent par les services sociaux de la mairie ou le médecin généraliste avec qui des liens ont étés tissés en vue d’une étroite collaboration, il convient d’évaluer le degré d’inaptitude de la personne à exécuter certaines tâches, l’éventuelle dangerosité de ses actes pour elle-même ou pour autrui, et aider la famille proche à lui apporter le soutien indispensable, afin d’éviter l’épuisement « ...la plupart des familles, mêmes si elles se plaignent des conditions matérielles, croulent plus sous la charge psychologique que sous la charge de travail. Très souvent, leur vrai problème n’est pas tant de trouver une garde pour la nuit ou le week-end, mais plutôt que la personne âgée soit difficile à vivre. En résulte une forte culpabilité. Lumbagos, dépression, stress: je constate que les familles payent cher leur amour pour leurs vieux parents ». (Docteur Philippe Thomas, gériatre à l’hôpital Pasteur de Poitiers, cité dans l’hebdomadaire La Vie N02478 du 25-2-93, p.71.)
L’infirmier pourra aussi aider cette famille à supporter la charge psychologique et considérer leur parent non comme un malade (bien que l’on pourra lui prodiguer les soins indispensables à domicile), mais comme un être ayant des difficultés à vieillir. On évitera particulièrement les attitudes qui consistent à se rejeter les responsabilités, attitudes fréquentes entre services de soins et famille. Il s’agit de redonner un sens au comportement de la personne âgée en difficulté, et en aucun cas de faire du vieillard l’objet d’un conflit.
Il est nécessaire de prendre en main tous les éléments afin de garantir l’intégrité de la personne. Plus l’intervention sera précoce, plus le soin apporté en sera efficace. Au début, il ne pourrait s’agir que de prévention et de maintien des liens par des visites régulières, qui se feront plus rapprochées au fur et à mesure des troubles grandissant. Un travail sera fait parallèlement avec les services sociaux compétents (service d’aide à domicile...) pour procurer à la personne âgée et sa famille les soutiens dont ils auraient besoin, par exemple l’intervention d’une aide-ménagère une ou deux fois par semaine.
Le travail avec des associations de quartier pour le soutien au 3ème âge sera un plus non négligeable (telle l’association des petits frères des pauvres), et pour la personne en difficulté, et pour l’équipe de secteur qui bénéficie d’une source supplémentaire de renseignements, dans le cas où les troubles du sujet viendraient à s’aggraver rapidement.
Dans tous les cas, la pluri-intervention de personnes différentes, chacune apportant sa pierre dans des domaines variés, ne pourra qu apporter satisfaction et bien-être général. L’important sera de maintenir des liens avec ces différents partenaires au moyen de réunions de synthèse entre autre afin de faire le point sur les personnes suivies et mettre en place un projet commun.
Enfin, en cas d’urgence, l’équipe pluridisciplinaire de secteur en sera avertie au plus tôt et l’intervention d’un médecin, si possible le médecin référent de la personne, la connaissant bien, jugera du bien fondé d’une hospitalisation ou ajustera son traitement.
2) A l’hôpital :
La circulaire du 27 août 1963 mentionnait déjà que l’hospitalisation des vieillards dans les hôpitaux psychiatriques, notamment le malade “déficitaire grave qui exige d’une façon constante d’être aidé dans tous les actes élémentaires de la vie courante et dont le déficit ne peut être considéré comme irréversible [...] ne peut être maintenu en contact avec les autres malades mentaux “... (Sujets atteints de psychose et ayant atteint la vieillesse et personnes âgées atteintes de psychose). Cette promiscuité rend difficile l’utilisation de méthodes thérapeutiques distinctes qui doivent être mises en oeuvre pour chacun des deux types de malades.
L’exemple de Monsieur G. cité dans l’introduction montre bien que d’une part la cohabitation avec des patients psychotiques alourdit la tâche du personnel soignant, et que d’autre part, ce même personnel déjà mis à l’épreuve dans la prise en charge de pathologies extrêmement lourdes, n’est pas disponible pour une prise en charge qui demande beaucoup d’attention, d’écoute et de maternage (4 ou 5 infirmières dans le meilleur des cas pour 45 à 50 patients, sans aide-soignante ni agent de service hospitalier) !
Trois ans plus tard, ce patient est toujours là, fait partie des murs, et a reçu de moins en moins de visites tant il est douloureux pour sa famille (son fils et sa belle-fille) d’être en plus confrontés à la présence des autres patients, que l’on voit déambuler souvent nus, criant et se traînant par terre dans des locaux sales et dépourvus de salle d’accueil.
Pour ces raisons, je verrai l’hospitalisation en milieu psychiatrique dans un lieu prévu à cet effet, avec un personnel compétent, pas trop jeune, motivé et d’accord pour “se frotter à la mort” de nos vieillards. Il serait aussi souhaitable, lorsque la personne était suivie à domicile, que l’infirmier qui lui rendait habituellement visite lui rende aussi visite à l’hôpital, ceci afin de maintenir des liens et d’aider à ne pas perdre ses repères. Le projet thérapeutique sera toujours le retour au domicile sitôt la situation de crise résolue et la personne stabilisée. Quand cela est possible, une date de retour au domicile devrait être envisagée même avant l’admission. La personne sera préparée à ce retour.
Si le retour à domicile ne pouvait plus être envisageable, (la santé du sujet étant trop altérée), le recours à des lieux de vie de types “Cantou” serait souhaitable, surtout lorsque ceux-ci sont médicalisés et emploient un personnel qualifié. Le placement de la personne serait alors préparé le plus longtemps possible à l’avance, avec le patient et sa famille.
« Une prise en charge globale de la personne âgée se justifie par le vieillissement, processus individuel à intrication psycho-socio-somatique. Pour être efficace, elle nécessite une coordination, une complémentarité des réflexions et des actions menées par les différents partenaires intervenant auprès de la personne âgée. Formation des Aides-ménagères par le secteur, synthèses régulières sur les personnes âgées suivies avec tous les intervenants, implantation d’un “Dossier de Soins” commun à tous et création d’un “hôpital de jour géronto-psychiatrique” sont nos bases actuelles de travail. Elles devraient permettre, sans créer de lits spécialisés dans un service psychiatrique qui ne veut pas être un recours facile pour résoudre les problèmes, d’évoluer vers une spécificité plus grande des prises en charge, du soutien à domicile, de la préparation au placement, de s’adapter au plus près à la complexité des cas, avec toute la souplesse alors requise ». (Docteur Sophie Vétois. Globalité, coordination: deux notions importantes. Psychologie Médicale 1990.)
CONCLUSION
Pour une prise en charge convenable des besoins complexes de la personne âgée en difficulté psychologique même démente, évitons de la considérer comme une personne pour laquelle on ne peut plus rien faire. Au contraire, il y a toujours à faire, et tout d’abord une écoute attentive qui représente déjà une grande partie du soin.
Pour que l’aide soit efficace, ne soyons pas agressé par la révolte du malade (d’ailleurs légitime) mais soyons un appui pour l’expression de sa colère. S’il y a déni, (“Tout ça va s ‘arranger !“, “Dieu m’aime trop pour me laisser en cet état !“...), veillons particulièrement à ne pas démonter les certitudes du patient. Le déni est un passage important et nécessaire que l’on doit respecter afin d’aider la personne à replacer sa mort prochaine dans sa propre histoire. Le patient qui a peiné tout au long de son existence et a élevé ses enfants à droit à un respect tout particulier et nous nous devons de considérer toutes les étapes par lesquelles il passe et l’aider dans l’approche de cet immense mystère qu’est la mort à laquelle nous serons tous conviés un jour ou l’autre.
La vieillesse est l’avenir incontournable de l’homme et la mort, son aboutissement. Pour être un soignant efficace dans le domaine de la gériatrie, il est nécessaire d’avoir fait (ou de faire) un certain cheminement personnel et être au moins persuadé que la fin de la vie est toute aussi importante que son début :
C’est elle qui lui donne tout son sens.
Nous avons fait l’expérience de nombreux deuils depuis notre plus jeune âge et les avons vécus avec plus ou moins de sérénité. Avec le temps, cela devient plus difficile car nous nous sentons plus fragile. Pour accompagner le sujet dans ses difficultés, il semble nécessaire de se rendre vulnérable (c’est à dire accessible: la personne doit pouvoir nous atteindre), afin que nous puissions nous mettre à sa place sans pour autant s’identifier à elle. Cette conduite se nomme “empathie” et permet d’éviter les attitudes de rejet ou les conduites de fuite. Accepter que l’équilibre humain soit fragile, c’est demeurer dans l’être humain et la confiance est indispensable pour ne pas sombrer dans le désespoir. On ne peut aider durablement l’autre si on passe son temps à se défendre.
Trois années d’études d’infirmier et la volonté d’aider suffisent-elles à faire un bon soignant ! Il est indispensable d’avoir pu saisir au cours d’une recherche personnelle de quoi était fait son propre univers et quelles en étaient les limites. La vie serait si simple si le désir de guérir suffisait à guérir. Ce n’est qu’après ce long chemin que l’infirmier psychiatrique peut se rendre disponible à l’univers des autres et en particulier celui des personnes âgées en difficulté psychologique.
« Il s’agirait de valoriser et d’apprendre ce savoir transmissible
qui consiste à accompagner la vieillesse, c’est à dire à
savoir vivre avec
en bonne intelligence et jusqu’au bout ».
(Docteur M. Delcros, op. cit.)
BIBLIOGRAPHIE
Mieux vivre, mieux soigner en géronto-psychiatrie (Etudes sur les soins et le service infirmier), Numéro spécial 1982, Josiane SOFFIETTI, Edité par l’association des amis de l’école internationale d’enseignement infirmier supérieur (AMIEC).
L’aide aux personnes âgées en difficulté psychologique, (Actes du Colloque organisé à L’U.N.E.S.C.O en Mars 1986), Edition Fondation de France.
L’amour ultime, (L’accompagnement des mourants), Marie de Hennezel et Johanne de Montigny, Edition Hatier, Le sens de la vie, Collection dirigée par Catherine Dolto-Tolitch.
Soins Psychiatrie N0 108. Géronto-psychiatrie, Equivoque de la polyvalence.
Mémoire et oubli, IPSEN Août 1988.
Survivre, Bruno Bettelheim, Editions Robert Laffont, collection “réponses”, 1979.
Le cœur conscient, Bruno Bettelheim, Editions Robert Lafont, collection “réponses”, 1972
La regarder en face, Gilbert Cesbron, Editions Robert Laffont, 1982.
Vie Hebdomadaire Chrétien d’Actualité, N02478 du 25 février au3 mars 1993.