Imaginons juste un instant que l'accès à l'Océan primordial soit toujours accessible. Imaginons que ce retour que tous nous voulons, ce retour dans le milieu métastable, paisible, dénué de désirs, ce retour que d'aucuns assimilent à la mort, à l'Éden mythique ou encore à l'Inceste tout autant mythique de la théorie freudienne, soit possible sans pour autant mourir, car c'est de cette unique voie, la mort, dont sont synonymes ces versions occidentales et pessimistes de l'Éveil bouddhiste. Imaginons cette félicité, cette immensité paisible, cette tension psychique voisine de zéro, imaginons non pas le bonheur, mais l'accueil tranquille de la réalité dans une vision dénué de tous sentiments paranoïdes.
J'ai imaginé cela, sans doute parce que j'en suis moins éloigné que j'affecte de le croire. J'ai imaginé que le voile ultime de devant mes yeux déchiré l'immensité paisible et infini de l'immuable envahissait le champ de vision de mon âme, au-delà, bien au-delà du champ de vision de mon regard. J'ai imaginé que nous refusons cette possibilité. Nous refusons cette possibilité !Cette félicité nous est interdite sur la Terre pour diverses raisons dont la mythique de l'Inceste nous dévoile grâce à Freud les redoutables ressorts. L'Inceste est l'impensable de la pensée occidentale, de la pensée sombre, de la pensée mécanique. La pensée occidentale est une pensée petite dans le sens ou elle refoule inexorablement ce qui lui apparaît improbable malgré le témoignage sans cesse répété pour tout homme de la présence en soi de l'immuable, de l'Océan primordial.
L'homme veut y retourner mais il est aveuglé tel dipe. Tel dipe il pense l'Inceste avec les mots de la science occidentale. Il pense l'Interdit de l'Inceste et se crève lui-même les yeux car il a vu le possible mais un possible que la loi stigmatise, entache d'opprobre et pour lequel elle condamne à La peine. La culpabilité étant la main qui tient le voile dipe lui-même le pose cruellement et pour toujours sur son regard, sur le regard de son âme.
La vie de l'homme est depuis les origines motivée par une série ininterrompue de ruptures, de nouaisons, d'écrouages. L'homme curieusement s'impose de ne jamais revenir à l'état antérieur et lorsqu'il y parvient, par maladie, par folie, par accident mais jamais en suivant sa conscience, il se place au ban des hommes civilisés quand ce n'est pas tout simplement au ban de l'humanité. Je veux chanter l'espoir. Je veux remonter le temps des différentes ruptures jusqu'à la rupture primordiale, la rupture qui nous fît quitter la pleine béatitude de l'Océan métastable. Non pas, je vous sens, je sens votre pensée, pour revenir baigner, tel l'être unicellulaire et asexué du Thalassa de Sandor Ferenczi, dans le bouillon homéostatique de l'Océan des origines, mais pour retrouver les émotions de ce temps là retenues par la loi derrière la barrière du refoulement. Non pas, je sens la pensée psychanalytique, parce que je croirais que la folie soit la solution politique ultime à la mode d'Artaud, ou la psychose schizophrénique. Non pas abroger la barrière du refoulement et faire déferler sur mon Zuiderzee les masses marines et poissonneuses de l'Inconscient. Non, l'ordre des choses ne peut pas être renversé tel un flan aux ufs de nos grand-mères.
Imaginons un instant que ce qui peut être retourné serait l'idée mortifère que c'est toujours ailleurs et au-delà, toujours dans un futur hypothétique ou dans un ciel étrangement peuplé d'une absence grasse que nous attendrait toute forme de rédemption. La rédemption n'est rien d'autre à mes yeux que le déplacement d'un redoublement de la culpabilité. Imaginons que de ce retournement émerge l'idée merveilleusement scandaleuse que ce lieu ne soit ni ailleurs ni dans un autre temps, qu'il ne soit nullement besoin d'aucune rédemption puisque d'aucune faute autre qu'humaine jamais nous ne nous rendîmes coupable. Imaginons qu'Ici et Maintenant, à porté de notre âme se trouve l'écrin de l'immuable.
Mais il faut pour y accéder accepter de penser l'Inceste. Il faut pour ouvrir l'espace intérieur de notre âme considérer à sa juste mesure la rupture primordiale après toutes les autres. Les ruptures sont le souvenir des ruptures, soit la trace d'un affect révolu porté par des représentations psychiques inactuelles. La souffrance non tolérée par un petit enfant disparaît derrière la barre du refoulement mais les représentations qui lui sont liées restent chargées de la même intensité d'affect tout au long de la vie à moins que vous ne réactualisiez cette souffrance et constatiez alors son innocuité actuelle. Imaginons qu'il en soit de même pour la rupture primordiale! La souffrance produite dans ce temps ancien est refoulée dans l'Inconscient avec les souvenirs de ce temps ancien, de cet hors le temps, refoulée dans les masses marines et poissonneuses, mais les représentations sont liées à la rupture, c'est à dire sont assorties d'une charge d'affects insupportable bien qu'inactuelle. L'Éveil signifie reconnaître en soi l'innocuité actuelle de cette rupture c'est à dire réactualiser la souffrance de la rupture primordiale, c'est à dire penser et vivre l'Inceste mythique de la théorie freudienne. Nous avons oublié l'immuable tout en ayant une connaissance paradoxale de l'immuable puisque nous l'avons vécu et gardons non pas le souvenir de l'immuable mais le souvenir d'un état de tension psychique voisin de zéro, le souvenir d'un état de paisible quiétude perdu à jamais. Ce qui fût réalisé une fois peut l'être une seconde. Il n'y a aucune raison valable à mes yeux pour que cet accès soit définitivement interdit au vivant.
L'Éveil des bouddhistes me semble révéler que ce que j'imagine peut être réalisé. La vie du Christ me laisse envisager également qu'il avait accédé à l'immuable d'une manière particulière et quelque peu théâtrale. Imaginons que la forme de cet éveil soit individuelle ! Toutes sortes d'Éveil seraient alors possibles en harmonie avec la diversité infinie des caractères, des tempéraments. Le désir n'en serait pas exclu !
Imaginons un instant que la tension psychique ne soit plus alimentée que par le désir du sujet. Est-ce utopique ? Alors la tension psychique du sujet serait produite par son désir et non par le désir de ses pères et mères nombreux comme les puces de sable. Le désir pesant le poids énorme du ressentiment millénaire de générations d'être frustrés dans leur désir alimente la tension psychique des sujets dont le désir propre devient pour eux même méconnaissable.
Imaginons un instant le désir en tant que mon désir, uniquement mon désir. Voici la Liberté !
Jean ARGENTY (acteur en Santé Mentale)
Frouzins le 22 Février 2002