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Pour cette Journée Mondiale de la Santé, le docteur Preben Brandt (psychiatre des hôpitaux, Copenhague, Danemark) a l'honneur de partager avec vous son désir de voir améliorer la prise en charge des exclus malades mentaux.
C'est avec une grande joie qu'il m'autorise à transmettre cette allocution.
Puisse ce texte être largement diffusé. Que les acteurs de soins puissent la lire, mais également nos politiques et tout un chacun, car cela concerne l'avenir de notre société (et c'est l'affaire de tous).

Imprimer donc ce texte et faites-le connaître autour de vous.
"C'est clairement bien si vous le faites pour la promotion de la santé mentale" (c'est le docteur Brandt qui me l'a dit)!

J-Pierre Garino



LE FOU DE LA CITÉ

LE FOU DANS LA CITÉ...
...DES CITOYENS ?


par Preben BRANDT
Psychiatre des hôpitaux
Copenhague, Danemark



Depuis trente à quarante ans de grands efforts ont été faits au Danemark pour réduire le nombre de lits dans les hôpitaux psychiatriques. Il en a été de même dans la plupart des pays occidentaux industrialisés. Le but était de réduire le nombre de malades mentaux résidants en permanence dans les institutions psychiatriques. Les maîtres-mots de ce changement ont été:

- "intégrer le malade mental"
- "ramener le malade mental dans la communauté"
- "ramener le malade mental d'une position de client à celle d'un citoyen"

Les idées qui sous-tendent ce changement d'attitude (n'oubliez pas que quelques années seulement avant de grands efforts avaient été faits en sens contraire) sont nombreuses et variées. A ce que je vois, la désinstitutionnalisation a été menée de façon variable selon les idées et selon les pays. Cependant les idées de bases se retrouvent partout: dans la plupart des pays occidentaux il y a eu un changement d'attitude tant du point de vue politique que de celui de l'éthique dans le sens du libéralisme. En tout cela la notion de DROITS CIVILS est un concept clé:

Nous croyons et nous mettons en avant la LIBRE VOLONTE DE L'INDIVIDU.

C'est la libre volonté pour tout un chacun de choisir pour lui-même sa vie quelles qu'en soient les conséquences sans se préoccuper des capacités de l'individu de s'occuper de ses propres affaires ni des fondements à partir desquels il prend ses décisions.

Le débat anti-psychiatrique a joué lui-même un rôle important. La question de savoir ce qui est sain et ce qui n'est pas sain, on dit autrement qu'en est-il du fou: le malade mental ou les autres, a conduit à une attaque en règle contre les institutions psychiatriques pour rendre leur liberté aux malades mentaux. De plus, comme il a été montré qu'un long séjour en institution rend le pensionnaire passif et inactif, s'est développé le souci thérapeutique de mettre les malades mentaux hors de l'institution. Au-delà encore, cette pensée optimiste issue des conquêtes de la médecine que tout un chacun pouvaient être guéris, a conduit ainsi un grand nombre de malades mentaux à sortir des institutions et à vivre dans leur propre logement.

Pendant ce temps est apparue une autre raison, et c'est peut-être la plus puissante, de diminuer le nombre de lits: il est purement et simplement devenu trop cher d'entretenir les grandes institutions.

Ainsi devient-il possible de faire un catalogue assez complet des raisons pour lesquelles les malades mentaux n'auront plus à être internés dans les institutions, mais devront plutôt devenir des citoyens actifs dans la communauté. Ainsi le malade mental n'a-t-il plu qu'à apprendre les règles de la communauté et de devenir bon usager de celle-ci.

Mais, et il en a toujours été, je pense, ainsi, ce sont les groupes actifs et forts de la communauté qui établissent les règles de l'action. Les exigences et les attentes de ces groupes déterminent comment doivent être et la communauté et ses institutions. Ces groupes de la communauté actuelle souhaitent une communauté caractérisée par l'ordre et l'efficacité, une communauté qui propose en tout la meilleure qualité, partant aussi bien dans le secteur social que dans le secteur de la Santé.

De l'autre côté, les groupes faibles de la communauté sont habituellement caractérisés par des exigences non exprimées. De là, c'est le système administratif et politique (il en est ainsi le plus souvent aussi avec les citoyens actifs) qui détermine tant l'extension que le contenu des actions qui doivent garantir les besoins et les intérêts des groupes les plus faibles.

J'ose même affirmer que les groupes forts de la communauté mènent une politique impérialiste. Ils veulent s'emparer de ce qui avait été construit à l'origine pour prendre en compte les intérêts des groupes les plus faibles. Les citoyens les plus puissants s'emparent, piquent pour ainsi dire, les institutions qui étaient à l'origine pensées pour les plus faibles.

Aujourd'hui chacun peut se permettre d'aller à l'hôpital psychiatrique. Il n'y a aucun doute à cela, dit-on. Mais évidemment certains diagnostics sont plus chics que d'autres il vaut mieux être déprimé que schizophrène. Mais de ce fait les exigences envers l'hôpital psychiatrique ont augmenté et les malades mentaux qui ne peuvent avoir des bonnes manières doivent être exclus, sinon la qualité et l'efficience de l'hôpital en seraient réduites. Ces patients ne sont pas acceptables car les hôpitaux psychiatriques ont été adaptés pour nous recevoir et nous offrir un traitement, à nous les citoyens, les réels citoyens.

Le même processus peut être repéré dans le système d'assistance sociale danois: personne ne prête une réelle attention à l'expression des désirs des malades mentaux désocialisés ou d'autres groupes qui peuvent être désignés comme "personnes faibles". On laisse aux citoyens forts et biens pensants la décision du comment et du pourquoi de l'aide sociale. En ce qui me concerne, il me semble que la plus grande partie de ces citoyens les plus forts est allée jusqu'à commencer à démolir le système de sécurité sociale.

Dans une étude danoise sur les psychotiques toxicomanes et alcooliques (ce qu'on appelle les patients à double diagnostic) il a été montré que ces patients sont caractérisés par le fait qu'il leur est offert moins et de moins bons traitements médicaux et moins et un moins bon soutien social que les autres patients. Les individus de ce groupe quand ils étaient admis en hôpital psychiatrique y restaient un temps plus court que les autres patients. S'il leur était proposé une aide sociale, il leur était offert une pension d'un montant inférieur à celui proposé à des personnes ayant la même maladie, tout aussi sévère, mais sans toxicomanie associée.

Dans une autre étude faite en 1991 sur les personnes qui ont fréquenté pendant une année les centres d'hébergement de COPENHAGUE, âgés de 18 à 53 ans, j'ai trouvé que 40 % d'entre eux étaient susceptibles de recevoir un diagnostic de psychose chronique ou périodique, soit 400 personnes.

Presque tous les malades mentaux sans abri ont été hospitalisés à plusieurs reprises dans des hôpitaux psychiatriques, mais habituellement d'une façon brève: ce sont, comme on dit, les patients tourniquets, portes battantes; beaucoup d'entre eux reçoivent une aide sociale. Plus de la moitié de ces malades mentaux jeunes et sans abri étaient toxicomanes. La plupart d'entre eux n'avaient aucun endroit pour vivre leur appartenant en propre. Ils ont apparemment reçu une aide ou un traitement, mais ils n'ont rien reçu en réalité. Ces 400 malades mentaux, âgés entre 18 et 35 ans, qui pour un temps plus ou moins long avaient vécu en sans abri, représentant environ 10 % des malades mentaux de COPENHAGUE de la même classe d'âge. Je pense que l'absence de logement, le fait d'être sans abri (Home Lessness), n'est pas le problème, mais le symptôme du véritable problème. Ainsi les malades mentaux sans abri ne sont pas seulement des sans abri. La chose la plus importante est ici qu'ils ne peuvent s'astreindre aux exigences qui doivent être respectées dans la communauté moderne s'ils veulent conserver un logement:

- ils oublient de payer le loyer
- il oublient de faire le ménage
- ils oublient qu'il ne leur est pas permis de déranger les autres pendant la nuit
- ils oublient de dépenser leur argent pour se nourrir et être propres mais ils s'en servent pour acheter de la drogue ou de l'alcool..

C'est pour cela qu'ils sont INSUPPORTABLES pour les personnes qui vivent autour d'eux.

Ma conclusion est la suivante :

TOUT CELA NOUS PERMET ET MEME NOUS DONNE UN ALIBI POUR ETRE PLUTOT VIOLENTS POUR LES "DIFFERENTS".

Et cette violence apparaît le plus souvent sous la forme d'un abandon de celui qui est faible:

- Nous ne voulons pas leur donner un logement en propre
- Nous ne les voulons pas comme patients à l'hôpital psychiatrique
- Nous n'aimons pas leur donner des aides dans les centres sociaux
- Nous les maltraitons quand on les met dans ce qui est notre place et pas la leur.

Parfois, quand ils ont réellement besoin d'aide, nous évitons même de les voir. Et quand nous les voyons, nous leurs disons (et vraiment nous, car c'est une part de notre alibi de les maltraiter) que s'ils étaient capables d'apprendre les bonnes manières et qu'ils se tenaient bien, ils seraient alors bien acceptés. Bien sûr nous prétendons aussi que les malades mentaux ont tout autant leurs devoirs que leurs droits.

MAIS LES DROITS ET LES DEVOIRS C'EST NOUS QUI LES DEFINISSONS.

Et nous voulons une communauté en ordre et basée sur l'efficacité et la qualité. Ainsi les droits et les devoirs sont des droits et des devoirs en termes de bonne réputation.





Ils apparaissent dans les rues, le plus souvent dans les grandes villes, mais aussi dans les petites.

LE FOU.
LE FOU QUI PASSE TOUTE UNE JOURNEE SOLITAIRE AU MILIEU DES AUTRES DANS LA RUE.


Ils accumulent les bouteilles, trimballent des sacs en plastique, mâles ou femelles, on ne sait, ils mendient. Ils sont différents, ils font peur. Je sais qu'ils ont été là tout le temps comme une part de la ville dans le rôle de DERNIERS DES DERNIERS. Mais leur nombre, tant absolu que relatif va croissant, on dirait qu'ils deviennent encore plus différents des autres gens, surtout depuis qu'il est possible d'être ou de ressembler à des gens riches occupés et efficaces.

Nous connaissons tous les endroits où des groupes d'alcooliques passent leurs journées, où des toxicos rencontrent des toxicos. MAIS LES FOUS PASSENT LES JOURS D'UNE AUTRE FACON. Ils sont seuls, ils sont à l'évidence différents, ils n'appartiennent pas à un groupe, ils sont solitaires. Ils apparaissent aussi isolés qu'ils le sont en fait. Certains vivent à la rue jour et nuit. Dans quelques capitales beaucoup vivent ainsi, mais à COPENHAGUE (il n y a que 500 000 habitants dans la municipalité même) ils sont moins nombreux; encore que?... Quelques uns ont un logement, il est presque toujours en mauvais état et ils ne peuvent pas supporter de rester dedans. D'autres dorment régulièrement ou de temps en temps dans les foyers de secours. ILS ONT PEUR D'ETRE AVEC LES AUTRES et ILS ONT PEUR DE RESTER SEULS. Nous laissons ces fous à leur propre destin sous couvert de l'idée que chacun doit décider librement de sa manière de vivre et l'idée même de ne pas trouver cette manière nous parait raisonnable et acceptable car sinon on empiéterait sur la liberté de l'individu. Parfois même nous acceptons de crier qu'il serait illégal d'intervenir! Puisque certains droits constitutionnels assurent la sécurité du malade mental, il peut donc vivre comme il l'entend.

MEME DANS LA PLUS PROFONDE MISERE.

On utilise ce type d'argument, je pense, QUAND LA MISERE EST SI PRESSANTE ET SI VISIBLE QU'IL EST A LA FOIS IMPOSSIBLE DE S'AVEUGLER SUR ELLE ET IMPOSSIBLE DE TROUVER UN MOYEN DE LUI PORTER SECOURS.

Par exemple le responsable politique d'une ville danoise, déclarait à la presse au sujet d'une femme clochardisée qui avait été assassinée dans sa ville: "ELLE AVAIT LE DROIT INSTITUTIONNEL DE VIVRE COMME ELLE LE VOULAIT". De ce fait rien n'avait auparavant été fait pour l'aider. C'EST LE DROIT DU CITOYEN N'EST-CE PAS? Avait-elle ou non le droit de recevoir un traitement pour la maladie mentale qui la contraignait à vivre de cette façon? Avait-elle ou non le droit d'avoir sa part d'aide sociale même si elle la refusait, si son refus était dû à sa maladie? Et last but non least : quelqu'un peut-il être considéré comme un citoyen si les autres citoyens ne partagent pas une responsabilité pour lui et pour son destin?

Un des problèmes centraux dans l'acceptation des malades mentaux en tant que citoyens a son origine, je pense, dans un phénomène sociologique: notre capacité de comprendre un comportement social est ainsi faite que cela n'est possible qu'en l'interprétant dans une seule catégorie conceptuelle. Ainsi le phénomène FOLIE appartient aux concepts de la psychiatrie, mais le phénomène CITOYEN relève des concepts politiques. Nous pouvons, par diverses méthodes scientifiques ou par différentes techniques, prendre en considération les deux catégories, mais attention une à la fois ou pour le dire autrement en les éclairant d'un seul côté. Ainsi sommes nous incapables d'unir dans notre esprit les deux phénomènes: FOLIE et CITOYENNETE. Il en résulte que le fou reçoit constamment des pressions contradictoires, ce qui entraîne des revendications vagues et ambigus qui mènent directement au conflit.

Encore une question : VOULONS NOUS REELLEMENT QUE LE MALADE MENTAL SOIT UN PARTENAIRE DANS NOTRE COMMUNAUTE? et spécialement ces malades mentaux qui se comportent mal. Ce sont ces malades mentaux que nous appelons LE FOU et ma réponse doit être: NOUS ACCEPTONS LE MALADE MENTAL COMME CITOYEN MAIS PAS LE FOU. Car ils ne se comportent pas bien et en plus les fous ne sont pas exactement les malades mentaux. Certains boivent ou se droguent; certains vivent dans la rue; beaucoup sont sans abri; la plupart refusent un traitement médical ou toute sorte d'aide; quelques uns même sont criminels.

Nous en arrivons à d'autres questions : NE S'EXCLUENT-ILS PAS EUX MEMES DE LA SOCIETE? N'ont-ils pas l'existence exactement qu'ils veulent avoir?

Ma réponse est formelle :

NON ILS NE S'EXCLUENT PAS EUX MEMES, NON ILS NE VIVENT PAS COMME ILS LE VEULENT.
Ils veulent autre chose, et je tente l'aventure de répondre... Il n'est pas nécessaire de leur demander la permission... mais bien sûr je leur ai demandé.

Mais, de toute façon, nos cités ne peuvent plus croître en s'excluant de plus en plus de la communauté qui les constitue. C'est une expression de froideur, de frigidité et non de capacité; c'est une expression d'indifférence et non de tolérance. Si nous permettons ce type d'attitude envers un seul des groupes de notre communauté, nous le permettrons tout aussi bien envers tous les autres groupes. ET NOUS NE POUVONS AUTORISER CELA SI NOUS VOULONS CONSERVER UNE SOCIETE CONVIVIALE et si nous ne voulons pas une société caractérisée par la violence, le crime et la misère.

IL NE SERA PAS FACILE DE LAISSER LE FOU ETRE CITOYEN.

Une issue pourrait être de porter davantage l'intérêt sur le devenir humain plutôt que sur le diagnostic de la folie; de s'intéresser davantage aux conditions dans lesquelles vit le fou que dans le comportement du fou; d'essayer de lui donner une possibilité de vivre aux conditions qu'il pose. Ne vous attachez pas à tenter de trouver de nouvelles méthodes médicales et psychologiques par une manie scientifique bigote du progrès et dans une confiance naïve que la guérison de toutes les souffrances sera bientôt possible.
LA RESPONSABILITE DOIT ETRE LE MOT-CLE:
pas seulement la responsabilité de donner un traitement à tous ceux qui veulent un traitement; mais surtout la responsabilité politique qui est aussi la responsabilité offerte par tous les membres de la communauté en raison d'une attitude éthique bien définie. Et c'est dans cette direction je pense qu'il sera peut-être possible mais seulement peut-être et en partie, d'aider le fou à être dans une mesure certaine un citoyen.


PREBEN BRANDT
Psychiatre des hôpitaux
Copenhague, Danemark













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