Institut de Formation en Soins Infirmiers
Centre Hospitalier de Perray-Vaucluse
91360 Epinay sur Orge
CETTE MORT QUI NOUS DONNE VIE...
Jean-Pierre GARINO
Infirmier de secteur psychiatrique
Exposé d'un travail de recherche
PREFACE
La mort n'est rien pour nous, la mort n'est rien pour nous ! Nous annonçons : Conférence-Débat sur "La mort n'est rien pour nous". C'est plutôt osé comme titre, non ? La mort, une peccadille ! Rien... Et le pire, direz-vous, c'est que moi qui vous parle, j'adhère totalement à cela. En quatre mots, "je renie la mort", au sens définitif que nous lui donnons.
J'avais commencé ce travail lors de ma première année de formation en soins infirmiers, dans le cadre de l'unité des sciences humaines. Ayant déjà abordé les points de vue biologique, psychologique et sociaux de la mort, j'avais alors orienté ma recherche vers des concepts plus philosophiques et religieux et lui avais donné pour titre "Cette mort qui nous donne vie..." et la suite de mon exposé vous dira pourquoi.
Nombreux sont ceux qui ont écrit sur le phénomène de la mort, et c'est un trésor pour l'humanité qui en partage bien des idées. Pour m'aider dans ce travail, je me suis basé sur quelques ouvrages d'auteurs divers, connus et moins connus, poètes, prêtres et philosophes (Yves Masselot, Philippe Ariès, Vladimir Jankélévitch, Michel Quoist, Gilbert Cesbron, Blaise Pascal, Kalil Gibran, etc.).
Vous trouverez dans ce travail les concepts qui me permettent en tant que professionnel soignant, de faire face à ce mystère et de l'approcher en toute sérénité. Les lignes qui vont suivre n'ont pas pour but de vous convertir à quoi que ce soit, mais sont simplement une invitation à entendre d'autres manières de voir la fin de l'homme et à vous y faire réfléchir.
Ce thème n'étant pas des plus simples, je compte sur votre indulgence à la lecture de ce texte.
1. INTRODUCTION
Certains pensent que la mort nous fait retourner au néant d'où nous venons après avoir passé quelques décennies sur la terre, d'autres croient qu'il y a quelque chose après. Mais "aucun vivant n'a vraiment le droit de parler de la mort", dit l'écrivain Gilbert Cesbron. "Et ceux qui l'ont vue de près moins que tout autre : car ils finissent par croire qu'elle ressemble à ce qu'ils ont connu et qui, forcément, n'a rien d'elle."
Toute comparaison au sujet de la mort est dérisoire. Nous passons notre vie à comparer, classer, cataloguer. Nous utilisons toute notre intelligence à nous situer, à tenir en main la situation... Mais voici la fin du voyage, et que voyons-nous ? Le récif ou le port ? Le naufrage ou le salut ? Nous aurons passé notre vie à résoudre ou à contourner chaque problème. Pourtant ici, ni l'astuce ni la science (et l'expérience encore moins) ne nous permettent d'éluder ce mystère majeur, la mort.
Les savants découvrent peu à peu les secrets du monde, mais celui de la mort, chacun le découvre humblement en passant la frontière, comme des enfants qui viennent de naître, tout nus. Ce n'est d'ailleurs qu'avec un regard d'enfant que nous pourrons affronter raisonnablement la mort, l'affronter un peu effrontément, comme l'enfant qui a fait une sottise et se présente devant sa mère qui le sait déjà. Une sottise ? Allons ! Dix mille millions de sottises, d'enfantillages, de ces naïvetés d'orgueil et d'égoïsme qui nous irritent tant chez les autres, tel est le bilan de chacune de nos vies ! Les autres sont des miroirs où nous nous observons à notre insu mais sans complaisance.
"Confronté à l'immense muraille où, tel un avion, le Temps vient s'écraser, nous heurtant soudain au butoir inévitable, combien ce bilan de petites intrigues, ambitions, revanches, jalousies, combien ce fourmillement si médiocre, si léger surtout, doit nous peser !", dit Cesbron. "Le fameux Si c'était à refaire... n'est qu'une frivolité de plus ; car ce n'était pas de profession ou de résidence ni même d'épouse qu'il eût fallu changer, mais de cœur, de vision, de vérité.
"Je ne l'ai pas fait exprès, je ne l'ai pas fait exprès !" répète l'enfant à sa mère quand il a autant besoin d'être grondé que d'être consolé, et il attend en suffoquant."
Et nous, comment attendons-nous ? Croyons-nous que tout ceci est absurde ? Allons-nous nous résigner ou espérer ?...
2. ABSURDITE
Vladimir Jankélévitch disait : "La mort n'est pas le principe de la vie, c'est à dire qu'elle n'en est pas le fondement ; la mort est bien plutôt la terminaison, l'événement dernier ; la mort est la fin. Elle n'est pas l'origine féconde de l'être ; elle est plutôt ce à quoi tout retourne, dans la panique, la désorganisation générale de l'organisme. N'avons-nous vécu que pour devenir poussière informe !" Quelle fin ! Misérable, bâclée ! Nul n'a revécu après sa mort, tout paraît détruit, définitivement. La mort est bien la fin de la vie et l'homme n'est pas infini. Il est bien plutôt fini.
Mais a-t-il atteint sa maturité ? Peut-on dire que cette oeuvre qu'est l'homme soit achevée, comme on le dit d'une oeuvre d'art terminée que tous pourraient contempler la joie au cœur ? Non, nous n'y parvenons pas. Nous parlerions plutôt de catastrophe et de non-sens ! Et plus loin dans ses écrits, Jankélévitch poursuit : "La fin de la vie, hélas ! n'était pas le but de la vie. C'est plutôt l'inverse qui est vrai. La fin de la vie s'inscrit en faux contre les fins de la vie. Le non-être, qui est la fin de l'être, n'en était nullement la raison d'être ! Ces raisons d'être qui donne sa valeur à l'être, le non-être semble nous les retirer... Le non-être consacre finalement le non-sens de la vie."
Belle description de l'absurde ! Mais creusant encore sa recherche, voyant que l'être est ramené au non-être d'où il procède, que le point d'arrivée est le point de départ, il en vient à parler de malédiction. Il en trouve d'ailleurs confirmation au tout début de la Bible où Dieu avait condamné Adam à cette vanité du travail et de l'existence, cette vanité de toutes les vanités qui faisait le désespoir de l'Ecclésiaste. N'y a-t-il pas de quoi perdre le goût de vivre ?
Mais de deux choses l'une : soit il n'y a rien après-mort, soit la mort n'est rien. Et comme je ne peux accepter que ma vie n'ait pas de sens, j'opterai plutôt pour la seconde hypothèse, bien qu'elle ne soit fondée sur aucune preuve : c'est ce qu'on appelle la foi.
3. RESIGNATION OU ESPERANCE
Il est temps maintenant de faire taire la raison ; la mort n'est pas raisonnable. Comme le dit Pascal, et j'aime beaucoup ses Pensées, car elles invitent au silence et à la méditation, seule condition nécessaire à l'approche de notre for intérieur : "Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante ! Taisez-vous, nature imbécile, apprenez que l'homme passe infiniment l'homme et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Ecoutez Dieu."
Et plus loin, il nous invite encore à la réflexion, disant que "L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qu'il en est. Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à espérer ou non... Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d'où dépend toute notre conduite."
Il pense donc qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement si la question de l'immortalité de l'âme humaine n'est pas éclaircie. Absurdité ou mystère ? Néant ou plénitude ?
Gilbert Cesbron compare celui qui vient de mourir à Janus, le personnage aux deux visages. On pourrait aussi comparer sa mystérieuse effigie à ces astres qui ne nous montrent qu'une partie d'eux-mêmes ; mais tôt ou tard, les hommes exploreront leur face cachée, tandis que celle invisible du mort, nous sentons bien qu'elle restera toujours un secret. Elle est tournée vers l'inconnu, vers la vraie nuit : pas celle des volets clos, mais la "nuit des temps". Tournée vers le mystère des mystères, celui auquel la raison, l'expérience et la science ne prennent aucune part. "Janus ignorait à quoi ressemblait son second visage ; le mourant aussi. Celui qu'il nous montre au dernier instant est terrible". Il ne parle pas de convulsions ni de défiguration, mais seulement de cette absence, de ce détachement à jamais.
"Si les hommes étaient sages", poursuit-il, "si une inavouable curiosité et l'exorcisme dérisoire de leur propre destin ne se mêlaient pas à leur tendresse et à leur désespoir, ils se détourneraient de ce visage qui déjà s'est détourné d'eux."
La question de la mort, cela fait des années que je me la pose, et la vie, la nature ne cessent de me fournir des réponses. La contemplation de l'univers m'a très tôt donné l'occasion de grandes réflexions. Je me souviens lorsque, tout jeune encore, je passais du temps par une belle nuit d'été, à admirer le ciel étoilé. Couché sur le sol, ma vision ne voyait pas la terre, mais englobait toute la voûte céleste. Devant ce spectacle grandiose, la conscience de l'infini du ciel m'est apparue. J'étais persuadé en voyant un tel tableau que l'univers n'en finissait pas, n'ayant pas de limites visibles. Et je pensais de même du temps, que nul ne pouvait arrêter. Infini de l'espace, infini du temps...
Et à propos de ma situation dans cet espace-temps, pourquoi étais-je ici plutôt qu'ailleurs, maintenant plutôt qu'à une autre époque ? Je n'ai aucun souvenir d'avoir commencé mon existence le jour où je suis né. Je n'ai même pas souvenir d'un commencement ! Pourquoi y aurait-il une fin ? Etais-je avant ma naissance, serais-je après ma mort ? Et la naissance et la mort m'appartiennent-elles que je les dise miennes ?
Je ne me souviens que de changements et de transformations, et je vois que cela continue. Si la vie est notre passage dans le temps, alors la mort n'est que l'instant présent qui m'impose de perdre et de renoncer à l'instant passé et d'attendre et d'espérer l'instant futur ; c'est ce que nous faisons tous chaque jour. Et cela s'appelle aussi la vie !
Je suis donc amené à espérer même si personne n'est revenu nous dire s'il y a quelque chose ou non après la mort.
... On peut passer sa vie à masquer une minute, et cette minute masquait l'éternité.
4. CONDITION DE LA VIE
Souvent, pour que vive une chose, il faut en sacrifier une autre... S'il en est ainsi, il est certes douloureux et pénible de subir une disparition pour qu'une autre vie soit beaucoup plus riche, mais combien encore plus merveilleux et divin de comprendre et savoir aussi que la soi-disant mort est un état comme tant d'autres. La nature est riche d'enseignements à ce sujet.
Parlant de la mort dans "Le Prophète", l'écrivain Kalil Gibran dit : "Votre peur de la mort n'est que le frisson du berger lorsqu'il se tient devant le roi dont la main va se poser sur lui pour l'honorer. Le berger ne se réjouit-il pas sous son tremblement, de ce qu'il portera l'insigne du roi ? Pourtant n'est-il pas plus conscient de son tremblement ?"
Je reste profondément persuadé que nous sommes faits pour la vie. Ceux qui croient le contraire, pourquoi donc continuent-ils à vivre ? Ils essaient vainement de reculer l'échéance fatale. Plus rien n'a de sens, car sans la mort, la vie n'est pas la vie ! "Ce qui ne vit pas ne meurt pas, parce que ce qui ne meurt pas ne vit pas", disait Jankélévitch. La mort, en mettant une limite à la vie, lui donne forme. Sans cette limite, la vie de l'homme se fondrait dans l'indéfini et l'homme ressemblerait à un mort vivant. La mort vitale est ce qui rend passionnante la vie mortelle ! Elle est ce qui donne à la vie son caractère inestimable. C'est le bien le plus précieux qui nous soit donné, par le fait même de cette limite.
"Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits". (Evangile de St Jean)
Voilà de quoi bien remplir sa vie, et nous ne pourrons vivre pleinement qu'en sacrifiant tout notre être, en donnant tout que peut-être, tout nous sera-t-il rendu. Ce serait terrible d'être condamné à vivre !...
Il ne s'agit pas, comme certains le croient, de se mortifier ou de se donner la mort, mais de vivre sa vie à fond au risque de la perdre et même jusqu'à la perdre, puisqu'il en est ainsi.
5. RESURRECTION
C'est en mourant que l'on ressuscite à l'éternelle vie. C'est d'avoir vécu aussi intensément que Thérèse de Lisieux a pu murmurer à son lit de mort : "Je ne meurs pas, j'entre dans la vie."
Mais la joie que doit nous procurer le fait que nous mourrons un jour est bien enfouie sous la peur que nous en avons. Il y a deux paroles qui devraient pourtant nous servir de garde-fou, de garde-peur, pour franchir l'étroite passerelle, et les voici. "Laissez les morts enterrer leurs morts" ; et "Il n'est pas le Dieu des morts mais celui des vivants". Elles ne sont rudes ou mystérieuses qu'en apparence ; elles signifient bonnement qu'il n'y a pas de morts. Ou plutôt que les seuls vrais "morts" sont ceux qui croient qu'il en existe, au sens déchirant et définitif que nous donnons à ce mot.
Ces propos peuvent blesser certains, mais ils peuvent aussi en aider et en consoler davantage qui se battent, seuls dans leur nuit. La question de la mort fait se poser la question de Dieu et du Devenir. Dans tous les pays, lorsqu'on "honore" les morts, c'est toujours pour honorer ce qu'ils ont été ou ce qu'ils deviendront, mais pas ce qu'ils sont en train de devenir (je parlerai de poussière, pour ne choquer personne). Tout ce qui m'écarte de ces Vivants dont il est le Dieu, m'effraie. Et cette grande écluse de larmes, par laquelle passe le survivant, devrait le faire changer d'amour (n'est-ce pas là d'ailleurs la finalité du travail de deuil expliqué par les psychanalystes).
"Mon pauvre enfant" dit Cesbron, "gagne un peu de temps sur l'éternité : abandonne sans remords ni regrets ce visage tant aimé, qui, d'instant en instant, t'abandonne un peu plus, et force-toi à aimer l'autre, l'invisible. Jusqu'au dernier moment, réserve-lui ta tendresse et ta compassion. Mais le moment venu (et lui-même t'en avise en s'altérant imperceptiblement), renonce à ce visage qui, si longtemps, fut ton compagnon et qui te déserte à présent. Ferme les yeux et tandis que, par compassion et piété vraie, on te cache celui-ci, toi, ne t'attache plus qu'à l'autre. Laisse les morts enterrer leurs morts, mon pauvre enfant, et tourne-toi vers les vivants, des deux côtés de la frontière, vers les vivants et vers leur Dieu."
Voilà la vraie fidélité.
6. CONCLUSION
Les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes.
De l'âme, je ne voudrais rien dire qui puisse blesser ceux qui ne partagent pas ma croyance, ou les faire ricaner. Toutefois, je ne puis laisser passer ce contre-sens si répandu que, face à la mort, "la religion est la solution la plus facile", alors que la facilité, c'est à l'inverse, la croyance au néant. Celui qui pense comme moi et quelques deux milliards d'hommes, que la mort n'est qu'un commencement, qu'elle débouche sur Dieu, qu'elle est, contrairement à l'apparence, l'anti-ténèbres, l'anti-néant, et que notre passion et notre mort, fussent-elles les plus douloureuses, les plus humiliantes, ne sont que le ténébreux prélude à la résurrection, celui-là attend cet instant avec "le démon de la connaissance", comme disait Mauriac.
Il ne veut pas mourir à la sauvette, mais vivre sa mort lucidement. Et cette fin inéluctable éclaire de sa lumière noire tous les jours de sa vie. En donnant un sens à sa mort, il donne un sens à toute sa vie. Hommes de peu de foi et d'espérance que nous sommes ! Ne pouvons-nous pas accepter, au moins par fidélité, de suivre le même chemin que ceux que nous avons le plus aimés et dont l'amour a donné sens à notre vie ? A la sortie de l'effrayant tunnel, ils nous attendent en souriant."
"Mais il faut répéter que la mort est un mystère, que la mort est un scandale, le mystère des mystères, le scandale des scandales. Il est indigne, il est inadmissible que ce corps qui fut si gracieux, ce cœur si aimant, cet esprit si profond devienne ce quelque chose qui n'a de nom dans aucune langue. Aussi bien l'âme en nous la refuse, elle nous crie que tout cela n'est qu'un faux-semblant, qu'aucun amour n'est perdu, aucune disgrâce définitive, aucune injustice sans appel. Que m'importent alors les brillants arguments de la raison ?"
Mourir, c'est naître à la vraie vie. Je sais inexplicablement mais de toute certitude qu'ils sont vivant ailleurs, tous ceux que j'ai aimés. Et dans ma vie professionnelle, j'ai vu des gens mourir. Les moments que j'ai passé auprès de ces personnes ont toujours été des temps très riches, très beaux, pleins de vérité, où la vie était extrêmement présente, jusqu'au bout.
Jean-Pierre GARINO
Infirmier de secteur psychiatrique
Exposé d'un travail de recherche