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C. G. JUNG
" Ma vie "


Souvenirs, rêves et pensées
Editions Gallimard
folio


EXTRAIT


Ma douzième année fut pour moi, en quelque sorte, l'année du destin ! Un jour, au début de l'été 1887, après la classe, vers midi, j'attendais sur la place de la cathédrale un camarade qui suivait ordinairement le même chemin que moi. Soudain, je reçus d'un autre garçon un coup qui me renversa. Je tombai, ma tête heurta le bord du trottoir et je fus obnubilé par la commotion. Pendant une demi-heure, je restai un peu étourdi. Au moment du choc, comme un éclair, une idée m'avait traversé l'esprit " Maintenant tu ne seras plus obligé d'aller à l'école ! " - Je n'étais qu'à demi inconscient et je restai étendu quelques instants de plus qu'il n'eût été nécessaire, surtout par esprit de vengeance à l'égard de mon perfide attaquant. Puis des gens me ramassèrent et me portèrent dans la maison proche de deux vieilles tantes célibataires.

A partir de ce moment, je tombais en syncope chaque fois qu'il était question de devoir retourner au collège, ou que mes parents cherchaient à m'inciter à faire mon travail scolaire. Pendant plus de six mois, je manquai la classe, ce fut pour moi une vraie aubaine. Je pouvais être libre, rêver durant des heures, être n'importe où au bord de l'eau ou dans la forêt, ou dessiner. Tantôt je peignais de sauvages scènes de guerre ou de vieux châteaux forts que l'on attaquait ou incendiait, tantôt je remplissais des pages entières de caricatures. (Aujourd'hui encore, au moment de m'endormir, il arrive que de telles caricatures m'apparaissent figures grimaçantes en perpétuel changement. Parfois aussi c'était des visages de gens de connaissance, qui mouraient bientôt après.) Mais avant tout, je pouvais me plonger entièrement dans le monde du mystérieux : il y avait là des arbres, de l'eau, des marais, des pierres, des animaux et la bibliothèque de mon père. Tout cela était merveilleux. Cependant je m'éloignais de plus en plus du monde, tout en éprouvant un léger sentiment de mauvaise conscience. Rêvassant, je gaspillais mon temps à rôder, lire, collectionner, jouer. Pourtant je ne me sentais pas plus heureux; j'avais, au contraire, comme l'obscure conscience de me fuir moi-même.

J'avais complètement oublié comment j'en étais arrivé là, mais je déplorais les soucis de mes parents qui consultèrent divers médecins. Ceux-ci se grattèrent la tête et m'envoyèrent en vacances, chez des parents à Winterthour. Il y avait là une gare qui me ravissait à l'infini. Mais lorsque je revins à la maison, tout était comme auparavant. Un médecin parla d'épilepsie. Je savais déjà alors ce qu'étaient des crises d'épilepsie et, en moi-même, je me moquais de cette sottise. Par contre, mes parents étaient plus soucieux que jamais. C'est alors qu'un jour, un ami vint rendre visite à mon père. Ils étaient assis tous les deux dans le jardin et moi, derrière eux, dans un épais buisson, car j'étais d'une curiosité insatiable. J'entendis l'ami dire " Et comment va donc ton fils? " A quoi mon père répondit " C'est une pénible histoire; les médecins ignorent ce qu'il a. Ils pensent à de l'épilepsie; ce serait terrible qu'il soit incurable! J'ai perdu mon peu de fortune, qu'adviendra-t-il de lui s'il est incapable de gagner sa vie! "

Je fus comme frappé de la foudre! C'était la confrontation violente avec la réalité. En un éclair, l'idée : " Ah! alors, on doit travailler ! " me traversa l'esprit. A partir de cet instant, je devins un enfant sérieux. Je me retirai sur la pointe des pieds, arrivai dans le bureau de mon père, y pris ma grammaire latine et me mis à bûcher. Au bout de dix minutes, j'eus ma crise d'évanouissement, je faillis tomber de ma chaise, mais quelques instants plus tard je me sentis mieux et continuai à travailler. - " Par tous les diables, on ne doit pas tomber dans les pommes ! ", me dis-je, et je persévérai. Au bout d'un quart d'heure environ, une deuxième crise survint. Elle passa comme la première. - " Et maintenant tu vas travailler d'autant plus ! " - Je m'acharnai et au bout d'une demi-heure encore la troisième crise vint. Mais je ne cédai pas, je travaillai encore une heure jusqu'à ce que j'eusse le sentiment que les accès étaient surmontés. Je me sentis mieux soudain que durant tous les mois précédents. En effet, les crises ne se répétèrent plus et, à partir de ce moment, j'étudiai chaque jour ma grammaire et travaillai avec mes livres de classe. Quelques semaines plus tard, je revins au collège; je n'y eus plus de crises. Tout le sortilège était conjuré ! C'est ainsi que j'ai appris ce que c'est qu'une névrose !




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