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Freud et l'âme humaine
de la traduction à la trahison
Bruno Bettelheim

Extrait


Parmi les mots grecs dont Freud s'est servi de façon significative, on trouve "Eros" et "érotique". De ces termes dérive le concept important de zone érogène, que Freud a créé pour distinguer des surfaces du corps particulièrement sensibles à la stimulation érotique, telles que les zones orale, anale et génitale. Le concept apparut d'abord dans Trois Essais sur la théorie de la sexualité (1905). Dans une préface à la quatrième édition, écrite en 1920, Freud a souligné la façon dont "le concept élargi de sexualité, dans la psychanalyse, coïncide avec l'Eros du divin Platon". Pour des lecteurs qui, à l'égal de Freud, vivaient dans la tradition classique, des mots tels que "Eros" et "érotique" rappelaient le charme et l'artifice du dieu Eros et, ce qui est plus important peut-être, sa dévotion profonde, éternelle pour Psyché (l'âme), son épouse bien-aimée. Aux familiers de ce mythe, il est impossible d'évoquer Eros sans que surgisse en même temps le souvenir de Psyché, et la façon dont on l'avait dupée: on lui avait fait croire qu'Eros était un être repoussant, ce qui eut des conséquences tragiques. Considérer Eros, ou tout ce qui s'y rapporte, comme grossièrement sexuel ou monstrueux est une erreur qui, suivant le mythe, peut conduire à une catastrophe. (Il serait également erroné de confondre Eros et Cupidon : Cupidon est un petit garçon irresponsable et méchant ; Eros est pleinement adulte, au comble de la beauté, de la jeunesse et de la force de l'âge viril.) Pour que l'amour sexuel devienne une expérience érotique véritable, il doit être empreint de beauté, symbolisée par Eros. Il doit exprimer aussi les désirs ardents de l'âme, que symbolise Psyché. Ce sont là des références que Freud avait à l'esprit quand il employait des mots tels que "Eros" et "érotique". Si l'on ne rapporte plus ces mots à leur origine classique, non seulement ils perdent beaucoup du sens que Freud voulait les voir évoquer, mais ils peuvent même prendre une acception opposée à celle qui était souhaitée.

C'est vrai du mot "psychanalyse" lui-même, que Freud a forgé. Ceux qui emploient ce terme désormais familier sentent en général vaguement qu'il résulte de la combinaison de deux mots d'origine grecque. Mais bien peu prennent conscience du vif contraste qui existe entre les deux phénomènes auxquels chaque mot renvoie. "Psyché", c'est l'âme, donc un terme riche d'émotion, foisonnant de significations, qui contient tout ce qui est humain, mais étranger au domaine scientifique. "L'analyse", au contraire, implique la décomposition d'un ensemble en ses parties, en vue d'un examen scientifique. Les lecteurs anglais de Freud sont une fois de plus trompés car dans leur langue l'accent tonique de "psychanalyse" est sur "analyse", insistant ainsi sur la partie du mot à connotation scientifique. Le mot allemand Psychoanalyse, en revanche, accentue la première syllabe, c'est-à-dire "psyché", l'âme. En forgeant le terme "psychanalyse" pour décrire son travail, Freud souhaitait mettre en évidence le fait qu'en isolant pour les examiner les aspects négligés et cachés de notre âme, nous pouvons nous les rendre plus familiers et comprendre leur rôle dans notre vie. C'est cet accent mis par Freud sur l'âme qui rend possible que son analyse diffère de celle des autres. Ce que nous pensons et ressentons au sujet de l'âme humaine, de l'âme qui nous appartient, est de première importance dans la perspective de Freud. Malheureusement, quand nous employons aujourd'hui "psyché" dans le mot compose "psychanalyse ", ou bien dans d'autres mots tels que "psychologie", nos réactions et nos sentiments ne sont plus ceux que Freud voulait faire naître en nous. Ses contemporains ne vivaient pas les choses ainsi, à Vienne: eux ne perdaient jamais de vue le sens réel du mot "psyché", quelle que soit la combinaison dans laquelle on le faisait entrer.

Freud, peut-être, a été tout particulièrement attiré par l'histoire de Psyché dans la mesure où celle-ci, avant d'atteindre son apothéose, a dû descendre aux Enfers pour rechercher un objet caché. Freud, de la même manière, a dû oser pénétrer dans un monde souterrain, qui dans son cas est celui de l'âme, pour en rapporter la lumière. Faisant allusion à l'histoire d'Amour (Eros) et Psyché dans Le Thème des trois cassettes (1913), il analyse dans cet essai les raisons qui expliquent le retour fréquent d'un choix fatal entre trois objets. Il faut choisir entre trois cassettes dans Le Marchand de Venise, trois filles dans Le Roi Lear, trois déesses dans le jugement de Pâris et trois sœurs parmi lesquelles Psyché était la plus belle. Freud a essayé de montrer que, derrière ce motif, se cachent deux termes essentiels : d'une part le désir de croire qu'on a un choix là où il n'y en a aucun, d'autre part l'expression symbolique des trois rôles décisifs que la femme joue dans la vie de l'homme, celui de la mère, celui de la bien-aimée et, finalement, celui de la mère symbolique (la Terre-Mère) vers laquelle l'homme retourne à sa mort. L'histoire d'Amour et Psyché décrit l'attachement profond d'une mère pour son fils - Freud considérait cette relation comme la moins ambivalente dans la vie de l'homme. Elle dépeint aussi la jalousie extrême qu'une mère ressent pour la fille qu'aime son fils. Comme le raconte Apuleius, la beauté de Psyché était si grande qu'elle était plus vénérée que Vénus elle-même, et Vénus en était offensée : "Les lèvres entrouvertes, Vénus embrassait son fils longuement et avec ferveur" pour le persuader de faire périr Psyché. Mais, en dépit des efforts de sa mère pour le séduire et lui faire exécuter ses désirs, Amour tombe profondément amoureux de Psyché. La jalousie de Vénus croît d'autant plus, et elle cherche à exterminer Psyché en exigeant d'elle des travaux qu'elle souhaite mortels. Il s'agit notamment de rapporter des Enfers une cassette pleine "d'une beauté de la valeur d'un jour". Dans le même temps, elle enferme Amour, pour le garder en lieu sûr. Plongé dans le désespoir, Amour cherche de l'aide auprès de son père, Jupiter. Celui-ci, se souvenant de ses propres expériences amoureuses, accepte enfin que son fils prenne pour épouse Psyché.

A certains égards, l'histoire d'Amour et Psyché est la contrepartie de celle d'OEdipe, mais il y a des différences importantes. La légende d'OEdipe parle de la peur d'un père que son fils ne prenne sa place. Pour l'éviter, le père essaie de supprimer le fils. L'histoire de Psyché parle d'une mère qui craint qu'une jeune fille ne la remplace dans l'affection des humains et de son fils, et qui essaie, en conséquence, de la supprimer. Mais, tandis que l'histoire d'OEdipe se termine en tragédie, l'histoire d'Amour et Psyché finit de manière heureuse. Ce fait est significatif. L'amour d'une mère pour son fils et sa fureur jalouse devant celle qu'il lui préfère peuvent être reconnus ouvertement. Que la jeune fille surpasse la femme mûre en beauté, qu'un fils se détourne de sa mère pour prendre dans ses bras la femme qu'il vient d'épouser, qu'une jeune mariée ait à souffrir de la jalousie de la mère de son amant, tout cela, bien que source de vives tensions, s'accorde avec la tradition de nos émotions humaines, et résulte du conflit naturel des générations. C'est pourquoi, finalement, Jupiter et Vénus acceptent la situation. Amour et Psyché célèbrent leurs noces en présence de tous les dieux, Psyché est rendue immortelle, et Vénus fait la paix avec elle. Mais Œdipe, en tuant son père et en épousant sa mère, met en acte, dans la réalité, un fantasme d'enfance coutumier, et qui se doit de demeurer tel. En agissant comme il le fait, Œdipe s'oppose à la nature, qui exige qu'un fils épouse quelqu'un de sa génération, non sa mère, et aussi qu'il fasse la paix avec son père. C'est pourquoi son histoire s'achève en tragédie, qui frappe tous les personnages qui ont été impliqués dans l'action.

Freud a-t-il été impressionné par les similitudes et les différences entre ces deux mythes anciens ? Nous l'ignorons, mais ce que nous savons, c'est à quel point il fut passionné par la mythologie grecque il l'étudiait assidûment et collectionnait des statues grecques, romaines et égyptiennes. Il savait que dans les descriptions Psyché apparaît belle et jeune, parée d'ailes d'oiseau ou de papillon. Oiseaux et papillons sont des symboles de l'âme dans de nombreuses civilisations. Ils servent à souligner sa nature transcendantale. Le mot "Psyché" est tout imprégné de ce symbolisme qui renvoie à la notion de beauté, de fragilité, d'absence de matérialité - que nous associons à l'âme. Nous sommes conviés à approcher Psyché avec attention, égards et respect. Toute autre approche lui ferait violence, ou même la détruirait. Attention, égards, respect caractérisent aussi l'attitude requise par la psychanalyse.





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