Monsieur le Ministre,
Mesdames et Messieurs,
La psychiatrie de secteur est adaptée aux habitants du dit secteur géographique, mais peut-il être en adéquation face aux personnes sans domicile fixe, étant donné que la principale caractéristique de cette tranche de population est justement d’être instable, difficile à suivre dans son parcours de galère.
Notre modèle de réseau institutionnel n’est pas totalement satisfaisant (nous avions initié en 1996 une étude sur tous les secteurs de psychiatrie de la région parisienne sur la prise en charge des SDF), ayant à faire à des « refusants » chez qui l’institutionnel est mal perçu, voire stigmatisant.
Pour pouvoir favoriser l’accès aux soins pour ces personnes en situation de grande fragilité, nous avons décidé de nous décentrer en allant à la rencontre des personnes démunies et de ceux qui s’en occupent, en nous ouvrant aux autres acteurs, reconnaissant que cela était peut-être une chance pour le secteur psychiatrique et pour l’enrichissement de notre pratique.
En prenant de la distance par rapport à notre culture soignante, nous désaliénons notre pratique tout en continuant de représenter le système de soins public, accessible et citoyen.
Je voudrais, au nom de toute l’équipe de secteur pour laquelle je travaille, mettre ici l’accent sur trois points :
1. Notre travail avec les partenaires associatifs.
2. Les conséquences sur la population sans-abri.
3. Les besoins en temps et en postes des infirmiers psychiatriques.
1. Notre travail avec les partenaires associatifs.
Nous nous sommes rendus sur le terrain au sein de diverses associations désireuses de travailler avec nous pour la promotion de la Santé Mentale et nous nous sommes d’abord reconnus semblable pour nous découvrir différents, aux fins d’enrichissement mutuel et pour répartir équitablement nos compétences. Par le biais d’une permanence régulière au sein d’une association, les gens finissent par nous repérer et ne plus nous voir comme ceux qui enferment.
Nous avons été confronté à l’inquiétude des bénévoles ou des acteurs sociaux face à la souffrance psychique de certaines personnes (et elles sont nombreuses) rencontrées dans ces lieux d’accueil, et au besoin d’être épaulés dans des situations qu’ils ne parviennent pas à gérer. Vouloir aider les gens à se réinsérer, c’est bien, mais lorsqu’une pathologie mentale vient mettre les bâtons dans les roues, c’est une autre affaire. Ce n’est qu’une fois que la personne sera soignée qu’elle pourra éventuellement et librement faire les démarches nécessaires à sa réinsertion. Nous avons ressenti très fortement le besoin pour ces acteurs sociaux, de résultats rapides, ce qui nous a permis de faire comprendre que même si nous reconnaissons que la personne a besoin d’un suivi psychiatrique, elle n’est pas forcément prête à faire le pas. D’où la notion de « temps nécessaire » pour accepter d’avoir besoin d’être soigné, et le plus souvent au long cours.
2. Les conséquences sur la population sans-abri.
C’est grâce à ce travail de partenariat, d’échanges téléphoniques, de réunions communes et donc de connaissance réciproque que nous avons pu réduire le taux d’hospitalisation et augmenter le suivi en ambulatoire et sur la durée des personnes sans domiciles. Nous avons su parfois réinitier un suivi interrompu en ré-adressant la personne sur son lieu de soin le plus connu, faire hospitaliser quelqu’un dans les meilleures conditions, redonner confiance et une nouvelle image de la psychiatrie.
C’est aussi grâce à ce partenariat que nous avons pu compter sur l’aide et le soutien de telles associations, par exemple pour un hébergement le temps de démarrer un suivi ambulatoire qui n’aurait pas été possible si la personne continuait à tourner indéfiniment d’un CHRS à un autre.
3. Les besoins en temps et en postes des infirmiers psychiatriques.
Me voici parvenu au troisième point et à l’objet de notre demande. Pour pouvoir organiser un tel réseau, centré plus sur lui-même que sur la personne en souffrance psychique afin que celle-ci se sente la liberté de se relier au dispositif existant avec confiance, et pour que nous continuions de lutter contre l’exclusion, nous avons besoin de temps et de postes infirmiers. En effet, chaque infirmier étant un lien entre notre structure de soins et le monde associatif, cela demande une grande disponibilité, tant pour les associations partenaires que pour le centre de soins où sa tâche est d’être un référent pour l’équipe soignante en ce qui concerne la prise en charge des SDF. Il nous est arrivé de nous rendre sur le terrain juste pour rencontrer un bénévole pour un « accueilli » dont il n’arrivait pas à dénouer la situation pour cause de maladie mentale, et des bénévoles ont pu également accompagner jusqu’au CMP une personne en grande difficulté psychique.
Conclusion.
C’est à ce prix, Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs, que nous pourrons peu à peu prendre en compte ce type de population de manière à éviter l’aggravation, en recréant des liens solides de partenariat entre service public, acteurs sociaux ou bénévoles associatifs.