A Propos...
POURQUOI PAS
LES COIFFEURS ?
- Qu'est-ce qu'on disait ? interrogea le coiffeur.
- Monsieur Katz déclarait craindre un retour de l'antisémitisme.
- Ah! Oui... Tout juste une poussée de fièvre, Monsieur Katz. Une toute petite poussée de fièvre...
Le boucher hocha la tète en signe d'approbation.
- L'histoire du peuple élu, ça, ça vous fait du tort.
L'épicier Jacob Katz quitta le sac de céréales sur lequel il était assis et fit quelques pas
devant ses deux compagnons, le temps d'ordonner son discours.
- Elu, commença-t-il, cela ne signifie pas que nous nous considérions comme supérieurs aux
autres peuples. Elu, cela veut dire choisi. Le peuple juif a été choisi par Dieu parce qu'il a
accepté ce que Dieu voulait.
Il se rappelait son orgueil et celui de ses camarades, le jour où
le rabbin leur avait rapporté les circonstances dans lesquelles les premiers Hébreux avaient
accepté l'alliance proposée par Yahvé.
Jusque-là, tous les peuples s'étaient inquiétés des conditions.
- Vous ne devrez plus tuer, répondait Dieu.
- Autant nous demander de renoncer à la vie, avaient répondu les premiers.
- Vous ne devrez plus voler, poursuivait Dieu.
- Comment survivrons-nous ? s'étaient plaints les seconds.
Et ainsi de suite.
Lorsqu'il était arrivé chez les Hébreux, et qu'il avait entrepris d'énumérer ses conditions, ceux-ci
l'avaient aussitôt interrompu:
- Nous acceptons. Peu importent les conditions.
Frappé de cette marque d'absolue confiance, Yahvé n'avait pas cherché plus loin.
- Ce que Dieu voulait ? s'étonna le coiffeur.
- Ce que Dieu voulait, assura Katz.
- Et qu'est-ce que Dieu voulait? questionna le boucher.
- Dieu cherchait un peuple qui acceptât de vivre selon la loi. Ne pas tuer. Ne pas voler. S'interdire
l'inceste. S'en remettre au tribunal pour la solution des litiges.
Ce que Yahvé attend de chacun de nous, enseignait le père de Jacob Katz, c'est qu'il choisisse sa
conscience contre sa nature animale. Dans les commandements, lisez-vous : Il est interdit
de tuer ? Non. Lisez-vous : Vous ne tuerez point? Non. Tu ne tueras point! C'est ma conscience
qui s'adresse à mon désir. C'est moi qui m'adresse à moi. Et rappelez-vous, chez nous, il n'y a
pas de récompense : aucun paradis ne nous attend nulle part. Il n'existe aucune échappatoire non
plus : nul ne peut s'en tirer par une confession personne n'est là pour accorder de pardon. Vous
devez vous comporter proprement parce que vous devez vous comporter proprement.
Avec quelle fascination sa sœur Rachel et lui-même écoutaient-ils! Dans un monde où régnaient
partout la violence, le mensonge, la malhonnêteté, comment n'auraient-ils pas été convaincus
d'appartenir à une communauté exceptionnelle et unique ? Le temps passant, il avait découvert
que les juifs, eux aussi, savaient se montrer violents, menteurs et malhonnêtes. Pourtant, la
fierté éprouvée à cette époque ne l'avait jamais tout à fait abandonné. Et, aujourd'hui
encore, il lui arrivait d'en jouir en secret.
- Mais, poursuivit Jacob Katz, la loi n'appartient pas au peuple juif. Au contraire. Sa
mission consiste à faire bénéficier l'ensemble des hommes de ce bien que Dieu lui a confié
en dépôt. La responsabilité du peuple juif consiste à bâtir sur l'ensemble de la terre une
société régie par la loi, parce que la caractéristique essentielle de cette loi est d'être
universelle. Et c'est là que commencent les difficultés. Parce que la loi n'est pas un
privilège, c'est un fardeau. La loi défie le despotisme. Le despotisme et la barbarie,
eux, sont du côté de la nature, du côté des instincts. C'est tellement plus facile de n'en
faire qu'à sa tête, de se laisser conduire par ses instincts à tuer, à violer, à voler.
- En tout cas, assura le boucher en se levant, vous n'avez rien à craindre par ici, Monsieur Katz. Il
n'y a pas d'antisémitisme chez nous.
"Il n'y a pas d'antisémitisme chez nous". Comment, pouvaient-ils se montrer aussi naïfs ? Si un
différend survenait entre eux deux, le coiffeur accuserait le boucher et le boucher le coiffeur. Tandis
que si un différend les opposait à lui Jacob Katz, ils ne tarderaient pas à accuser "le juif".
Le coiffeur imita le boucher et se dirigea vers la porte de l'épicerie.
Jacob Katz se racla la gorge.
- On dit, prononça-t-il à voix basse en raccompagnant ses visiteurs, que le gouvernement
s'apprêterait à décréter l'expulsion de tous les juifs et de tous les coiffeurs...
- Les coiffeurs ? s'exclama l'un.
- Pourquoi les coiffeurs ? s'insurgea l'autre.
- Pourquoi pas les coiffeurs ? interrogea l'épicier d'un air placide.
L'ironie que le boucher et le coiffeur lurent dans les yeux de leur hôte les alerta. Ils
réalisèrent leur bévue et éclatèrent de rire.
Vous avez raison, ironisa Jacob Katz intérieurement, l'antisémitisme ne risque pas de
revenir. Il n'est jamais parti. Tapi au fond de chacun, il est partout chez lui. Telle
la Belle au Bois Dormant, il attend celui qui saura le réveiller.
D.M.
Revue FAIRE FACE
MARS 1995