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Il en résultait que la conjonction et l'interaction de imaginaire et du réel ne permettaient guère
à ces prisonniers d'échapper à des tendances psychotiques qui leur étaient imposées par les
circonstances. Les fantasmes naissaient des peurs infantiles et de la fureur qu'éprouvait le
prisonnier d'être contraint à un comportement infantile. Il projetait ces fantasmes sur un S.S.
mythique. Le réel qui alimentait le mythe, c'était la toute-puissance des S.S. Une impuissance
effective, la nécessité d'inhiber toute réaction vindicative, et le besoin de préserver un certain
narcissisme contribuaient à engendrer une image mythique du persécuteur.
Ceux qui ont étudié la discrimination ont constaté que la victime réagit souvent d'une façon aussi
critiquable que l'agresseur. On y prête moins attention parce qu'il est plus facile de l'excuser
et qu'on suppose que ce comportement cessera avec l'agression. Mais je me demande si c'est rendre
service aux persécutés. Leur premier intérêt est que la persécution cesse. Mais c'est improbable
s'ils ne comprennent pas le phénomène de la persécution dans lequel la victime et l'agresseur
sont inséparablement associés.
Je vais prendre un exemple concret. Dans l'hiver de 1938, un juif polonais assassina von Rath à
l'ambassade d'Allemagne, à Paris. La Gestapo en prit prétexte pour intensifier les actions
antisémitiques et persécuter les prisonniers juifs. Entre autres choses, on leur refusa l'accès
du dispensaire, excepté dans le cas d'accidents du travail.
Presque tous les prisonniers souffraient de gelures qui dégénéraient souvent en gangrène
exigeant l'amputation. L'admission des prisonniers juifs au dispensaire dans le cas de
gelures dépendait du caprice d'un soldat S.S. Le prisonnier lui expliquait la nature du mal
dont il souffrait et le S.S. décidait s'il méritait des soins médicaux ou non.
Je souffrais également de gelures. Tout d'abord, je renonçai à tenter d'obtenir des soins médicaux
en voyant que les autres prisonniers juifs n'avaient réussi qu'à se faire injurier. Puis, les
gelures s'aggravant, j'eus peur de l'amputation. Je tentai donc ma chance.
Lorsque j'arrivai au dispensaire, les prisonniers faisaient la queue comme d'habitude et il y
avait parmi eux une vingtaine de Juifs atteints de gelures graves. Ils discutaient de leurs
chances d'être admis dans le dispensaire. La plupart des Juifs avaient arrêté un plan détaillé. Les
uns avaient l'intention de mettre en avant les services qu'ils avaient rendus à l'Allemagne pendant
la Première Guerre mondiale, leurs blessures, leurs décorations. Les autres avaient l'intention
de souligner la gravité de leurs gelures. Quelques-uns avaient décidé de bluffer et de dire par
exemple qu'un officier S.S. leur avait ordonné de se rendre au dispensaire.
La plupart d'entre eux semblaient convaincus que le S.S. de service était incapable de percer leurs
stratagèmes. Ils me demandèrent ce que je projetais de dire. N'ayant aucun plan précis, je répondis
que je me réglerai sur le comportement du S.S. à l'égard des prisonniers juifs qui souffraient
d'engelures comme moi. Je doutais de la sagesse qu'il y avait à arrêter d'avance une tactique en
raison de la difficulté de prévoir les réactions d'un individu qu'on ne connaît pas.
Les prisonniers réagirent comme ils l'avaient déjà fait en d'autres circonstances lorsque j'avais
formulé des idées analogues. Ils affirmèrent que tous les S.S. se ressemblaient, qu'ils étaient
également haineux et stupides. Comme d'ordinaire, toute contrariété était immédiatement déchargée
sur la personne qui l'avait provoquée ou se trouvait à portée. Ils m'insultèrent donc en m'accusant
de ne pas vouloir partager mon plan avec eux ou d'avoir l'intention d'utiliser un des leurs. Ils
étaient irrités à l'idée que je fusse prêt à affronter l'adversaire sans préparation.
Aucun des prisonniers juifs qui se trouvaient devant moi ne fut admis dans le dispensaire. Plus
ils plaidaient, plus le S.S. s'irritait et devenait violent. Les protestations de souffrance
l'amusaient et les allusions aux services rendus à l'Allemagne le rendaient furieux. Il rétorquait
avec fierté que lui ne se laissait pas duper par des Juifs et que le temps où les Juifs arrivaient
à leur fin à force de lamentations était passé.
Lorsque mon tour arriva, il me demanda en hurlant si je savais que les Juifs n'étaient admis
dans le dispensaire que pour des accidents du travail, et si c'était la raison de ma présence. Je
répondis que je connaissais le règlement, mais que je ne pouvais pas travailler tant que mes
mains ne seraient pas débarrassées de la chair morte. Les prisonniers n'ayant pas le droit d'avoir
de couteau, je demandais qu'on coupât la chair morte à ma place. Je m'efforçais de m'en tenir aux
faits, en évitant la supplication, la déférence et l'arrogance. Il riposta: " Si c'est tout ce que
vous voulez, je vais arracher la chair moi-même ". Il se mit à tirer sur la peau malade. Comme elle
ne se détachait pas aussi facilement qu'il s'y attendait, il me fit signe
d'entrer dans le dispensaire.
A l'intérieur, après m'avoir regardé avec malveillance, il me poussa dans l'infirmerie et
ordonna au prisonnier qui faisait fonction d'infirmier de s'occuper de la plaie. Il ne cessa
de m'observer en guettant des signes de souffrance, mais je réussis à les réprimer. Sitôt la
chair morte enlevée, je me préparai à partir. Surpris, il me demanda pourquoi je n'attendais
pas les soins. Je répondis que j'avais obtenu le service que j'avais demandé. Il ordonna à
l'infirmier de faire une exception et de soigner ma main. Alors que j'avais quitté l'infirmerie,
il me rappela pour me donner une carte qui me donnait droit à la continuation des soins et à être
admis dans le dispensaire sans inspection à l'entrée.
La victime.
Cet incident me permettra d'exposer certains aspects de la discrimination des minorités en guise
de défense psychologique, qui était si répandue dans les camps.
Il y a bien entendu, à l'origine de ce type de défense, une différence considérable entre
l'agresseur et la victime. Comme on l'a fréquemment constaté, l'agresseur se défend surtout
contre des dangers qui ont leur origine en lui-même. La victime, elle, se défend surtout
contre des dangers provenant de l'environnement, c'est-à-dire contre la menace de persécution. Mais
au fur et à mesure que la situation évolue, les deux types de réactions défensives deviennent
fonction de motivations subjectives plus que de pressions objectives, bien que l'individu ait
l'illusion qu'elles lui sont imposées de l'extérieur. Les antagonistes réagissant à leurs
pulsions plus qu'à la réalité, il est compréhensible qu'ils aient des traits communs.
Par exemple, les Juifs et les S.S.. se comportaient les uns et les autres comme s'ils étaient en
proie à des illusions paranoïdes. Chaque groupe était convaincu que les membres de l'autre
étaient des sadiques dénués d'inhibition, inintelligents, d'une race inférieure et
sexuellement pervers. Chaque groupe accusait l'autre de ne s'intéresser qu'aux biens
matériels et de n'avoir aucun respect pour un idéal et des valeurs intellectuelles
et morales. Dans chacun des groupes il y avait des individus qui méritaient ces critiques.
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